De Feu et de Glace
Tranches de vie de deux frères jumeaux en Azeroth. Mordrahan est démoniste, sorcier du Chaos. Sokran est un Chevalier de la Mort. Séparés à la naissance, ils mèneront des existences très différentes avant de se rejoindre et d'unir leurs forces.
Naxxramas. De sombres couloirs aux éclairages glauques, des rigoles remplies de substances toxiques, des hurlements permanents…
Le Chevalier de la Mort en armure noire qui marchait rapidement dans le dédale n’y prêtait aucune attention. Il vivait dans cet environnement depuis toujours et seul le silence l’aurait inquiété.
Il passa devant les gargouilles qui veillaient dans le long tunnel menant au laboratoire de Noth, puis frappa à la porte.
Rien n’avait changé depuis son départ quatre mois plus tôt. Noth était penché sur son sujet d’expériences actuel et son visage resta parfaitement neutre quand il reconnut son visiteur. Mais sa voix rauque trahissait une émotion inhabituelle quand il parla.
« Bienvenue, Sokran. Razuvious affirme que tu es prêt et que ton épée est parfaite. Et Amal’thazad n’a eu aucun reproche concernant ta maîtrise des runes. Tu vas pouvoir quitter définitivement ce lieu pour accomplir ton vrai destin, celui pour lequel je t’ai formé…»
Le jeune homme inclina la tête en signe de remerciement.
« Je suis allé aux cellules, Père. La femme refuse de s’alimenter et elle agonise. »
Noth jura entre ses dents.
« Ces imbéciles n’ont pas plus de cervelle qu’une goule… J’en ai fini avec celle-ci pour aujourd’hui, ramène-moi la femme avant qu’elle soit inutilisable… »
Le nécromancien désigna la silhouette nue étendue sur sa table de travail et se détourna pour ranger son matériel.
Le Chevalier saisit la cape de laine miteuse qui servait à la fois de vêtement et de couverture à la prisonnière et l’enveloppa dedans avant de la soulever. L’enfant ne pesait presque rien dans ses bras et il tourna les talons sans adresser un regard à son fardeau.
Le contact réveilla la fillette, qui ouvrit les yeux pour contempler le visage de celui qui la portait. Elle le connaissait. Des mois durant il était venu la chercher dans sa cellule pour la conduire chez Noth, puis la ramener. Contrairement aux autres, il ne montrait aucune brutalité, la tenant avec fermeté comme on porte un objet précieux. Elle n’avait jamais osé lui parler et n’avait que rarement entendu le son de sa voix.
Et puis il avait disparu et elle avait guetté chaque jour le son de son pas dans le couloir de la prison. En vain.
Il était de retour, mais il avait changé. Il avait perdu les derniers traits de l’adolescence pour devenir un homme. Ses yeux gris avaient pris la couleur du glacier et son corps contre le sien ne dégageait plus de chaleur. Elle ferma les yeux, de crainte qu’il ne la surprenne à l’observer et ne s’en offense. Il avait reçu le Don du Roi, elle n’était rien…
Il la déposa dans sa cellule et se tourna vers les gardes pour leur ordonner de sortir la femme de la sienne. Ils la traînèrent dehors et le Chevalier leur emboîta le pas sans se retourner.
Debout près de la paillasse de pierre polie, Mordrahan considérait sa dernière acquisition. L'humain en haillons allongé sur la table portait de nombreuses traces de blessures, certaines encore fraîches, d'autres anciennes. Bien qu’amaigri, il avait un corps musclé et vigoureux.
"Un combattant…" murmura le sorcier. "Bien... Pour une fois ce marchand d’esclaves a tenu ses promesses."
Il se tourna vers la succube qui observait aussi le captif, une expression de haine sur son séduisant visage de démone.
"Rappelle-moi de récompenser comme il se doit ce réprouvé, qu'il pense à aussi bien choisir tous les sujets qu'il me fournit."
La succube hocha la tête et s'approcha de la table. Elle tendit la main et ses ongles acérés tracèrent de profonds sillons dans la chair nue du prisonnier. L'humain serra les dents, mais pas un son ne lui échappa. Son regard allait de la démone à son maître, chargé de rage et de mépris.
Mordrahan commenta froidement.
"Ne me l'abîme pas. Il a l'air assez solide pour me servir utilement."
La succube répliqua, sa voix mélodieuse devenue sifflante
"Donnez-le moi, maître, que je le fasse souffrir… c'est un de ces paladins…"
Elle avait craché le dernier mot comme une injure.
Le démoniste fit un geste de dénégation puis invoqua une sphère de magie à travers laquelle il observa son cobaye avec attention. Les lignes d'énergie de l'aura rendue visible par le sortilège lui confirmèrent ce que venait d'affirmer son assistante. Même si le corps de l'humain était très affaibli, son essence était intacte. Et forte. Un sujet parfait pour l'expérience qu'il comptait tenter.
Mordrahan referma les fers sur les poignets et les chevilles du prisonnier avant de tirer de sa manche un fin stylet à la lame affûtée comme un rasoir. Au moment d'inciser la peau du captif, il se ravisa. L'homme avait le regard braqué sur lui. Nulle crainte dans ses yeux, juste de la haine. Il fallait briser sa volonté et ce moyen ne suffirait pas.
Reculant d'un pas, le sorcier entama une incantation en langue démoniaque. Une ombre de peur passa sur le visage du captif. Ainsi il redoutait la magie…
L'aura d'ombre entoura la main du démoniste, puis s'étendit et entoura le corps de l'homme avant de s'y fondre. Le prisonnier hurla de douleur mais Mordrahan n’en avait cure. La maison était isolée dans les bois de Sombrecomté et les habitants du secteur avaient la sagesse d’éviter de rechercher l’origine de ce genre de son.
L'aura vitale du prisonnier baissa nettement. Sans le quitter des yeux, le sorcier prononça un mot de pouvoir sombre. Puis il observa les ravages de la malédiction à travers la sphère magique, guettant le moment favorable, celui où sa victime franchirait le seuil de l'agonie.
L'aura vacilla, comme une lanterne dans la tempête et le corps du prisonnier convulsa. Il ne criait plus. Mordrahan vit apparaître une nouvelle ligne d'énergie, intense, vibrante.
Concentré, il invoqua le siphon d'âme. Le rayon pourpre frappa l'aura du mourant, s'y inséra, se connectant à la source dont l'humain était devenu le focus. Résistant à l'appel du pouvoir brut, le démoniste obligea son esprit à suivre le canal du sortilège, se fondant à l'aura chargée d'énergie extra-dimensionnelle. L'âme de cet humain était là, quelque part au cœur de ce vortex de puissance, prête à quitter le corps supplicié pour suivre le canal nouvellement ouvert.
La sonde psychique affleura le centre de l'aura, démêlant soigneusement les filaments de pouvoir, se glissant vers le noyau vital qu'ils englobaient. Puis le contact eut lieu. Fugace, brutal comme un coup de bélier.
Un afflux d'images envahit l'esprit de Mordrahan. Souvenirs, émotions, une vie entière résumée en un fragment de temps. Un bref instant, l'âme du mourant se déversa dans les abysses de l’essence de son tourmenteur puis se rétracta, alors que le sorcier titubait, sa concentration rompue.
La succube se précipita, saisissant le démoniste à bras le corps pour l'empêcher de s'effondrer.
"Maître? Que se passe-t-il?"
Mordrahan secoua la tête, essayant de clarifier sa vision. Il se sentait euphorique, un mélange de douleur et d'exaltation. Sa raison refit brutalement surface.
Sur la table d'opération, le prisonnier ne bougeait plus et son souffle n'était plus qu'un râle. Le sorcier s'avança d'un pas encore instable et lui enfonça de force une pierre verte dans la bouche. Le corps se détendit et l'humain se remit à respirer plus profondément.
Mordrahan retrouvait peu à peu son calme naturel. La sensation nouvelle qu'il venait d'éprouver s'estompait déjà mais il n'en oublierait aucun détail. L'expérience avait donné un résultat au-delà de ses espérances.
Il se dégagea de l'étreinte de la succube, qui le fixait avec perplexité, puis il sourit, un sourire chargé d'une joie sauvage illuminant son visage habituellement impassible.
"L'expérience a réussi. Garde cet humain en vie, il me faudra continuer… Son âme sera la première d'une longue série…"
La nuit s’avançait déjà et les rues de Hurlevent étaient presque désertes. Seuls restaient les noctambules plus ou moins éméchés et ceux dont les activités préféraient l’ombre à la lumière.
Une silhouette sombre marchait d’un pas vif sans accorder un regard à la splendeur des demeures des beaux quartiers. Arrivé devant le seuil de l’Agneau Assassiné, l’homme s’arrêta. Calmement, il leva la main et dessina des symboles dans l’air en prononçant une incantation à voix basse.
Dans un éclair de lumière pourpre, une forme humanoïde apparut près de lui. La succube déplia ses ailes et fit claquer son fouet avec un sourire de satisfaction.
« Suis-moi et reste sur tes gardes » dit l’homme en langue démoniaque.
Le sourire de la succube se fit carnassier.
« Qui allons-nous tuer, maître ? » demanda-t-elle.
« Personne… enfin, si tout se passe comme prévu. »
L’homme entra dans la taverne et examina la pièce. Personne à cette heure tardive, hormis un employé derrière le comptoir. En vieil habitué de l’endroit, l’homme savait que le serveur n’était pas seulement là pour distribuer des boissons. Il s’avança, la succube sur ses talons.
« Bonsoir. Voudriez-vous avertir le Conseiller Gakin qu’il a de la visite, je vous prie ? »
Le tavernier considéra le visiteur avec attention, cherchant à apercevoir son visage caché dans l’ombre de sa profonde capuche noire. Il ne distingua qu’une mèche de cheveux argentés et des yeux gris au regard intense.
La voix de l’homme était ferme et neutre, son maintien très droit. Il s’attendait visiblement à être obéi sans discussion et la succube qui se tenait à ses côtés attestait de son rang.
L’employé connaissait suffisamment les familiers de l’établissement pour savoir quand il convenait de s’exécuter. Il s’inclina à demi et demanda courtoisement
« Qui dois-je annoncer ? »
L’homme sourit sous son capuchon et se borna à répondre
« Dites-lui qu’il a intérêt à me recevoir. Je me présenterai moi-même. »
Le tavernier s’éclipsa sans plus insister. Quelques minutes plus tard, il conduisait le visiteur aux appartements du Conseiller Gakin.
Gakin attendait son hôte avachi dans un fauteuil moelleux, un verre de liqueur à la main. Son regard attentif démentait son attitude de dédain affecté.
Il toisa l’homme, sans un regard pour la succube et déclara
« Je n’ai pas l’habitude de recevoir ainsi des inconnus sans rendez-vous en pleine nuit… Mais il se trouve que le sommeil me fuit et toute distraction est bonne à prendre… »
« Serait-ce le souci que je vous cause qui vous empêche de dormir, Gakin ? » répliqua Mordrahan en repoussant sa capuche.
Le Conseiller se redressa, toute mise en scène oubliée, le regard dur.
« Vous ! Que venez-vous faire chez moi ? Vous ne devriez même pas être en ville… »
Mordrahan balaya l’objection d’un geste.
« Ce problème sera bientôt réglé. Vous allez y veiller. »
Gakin le fixa d’un air éberlué. Puis il réalisa les implications de ces paroles et la panique l’envahit. Puis la colère. Et finalement, son intelligence reprenant le dessus, il posa sur son interlocuteur un regard calculateur.
« Comment cela ? » interrogea-t-il d’une voix contrôlée.
Mordrahan n’avait rien perdu des pensées de Gakin, reflétées sur son visage. Il eut un sourire froid.
« Je sais tout, Gakin. J’ai des documents. Ils prouvent votre rôle dans cette affaire. »
Gakin ne broncha pas. Il attendit la suite.
« Je veux retrouver ma place ici. Avec votre soutien. »
Gakin fit la grimace.
« Et si je refuse ? »
« Vous avez bien plus à perdre que moi, Gakin… je suis déjà un paria… »
Le Conseiller se dirigea vers la table et se resservit un verre. Mordrahan nota que ses mains ne tremblaient pas. Gakin savait réagir vite quand il le fallait.
Sirotant sa liqueur, le Conseiller répondit calmement
« Vous savez aussi bien que moi que le Conseil est majoritairement contre vous. »
« Et bien, vous allez faire le nécessaire pour que cela change. Utilisez vos talents de persuasion. Et si ça ne suffit pas… achetez-les, faites-les chanter, menacez-les. S’il faut en tuer quelques-uns pour l’exemple, vous savez où trouver des hommes de main. Je vous fournirai tous les fonds nécessaires. Je vous donne une semaine. »
Gakin se rassit tranquillement.
« Et ensuite ? »
« Ensuite, je signerai un autre contrat avec maître Hartemus Gordon… identique au précédent en ce qui vous concerne. Vous conserverez votre rente et votre rang.»
Le Conseiller hocha la tête.
« Très bien. Vous aurez de mes nouvelles dans une semaine. En attendant, faites-vous discret… et ouvrez-moi un crédit illimité… »
« Toute dépense justifiée sera acceptée… tant que vous obtiendrez des résultats. »
Gakin se plongea dans la contemplation de son verre. Il passait déjà en revue les moyens de pression dont il disposait sur ses confrères. Mordrahan releva sa capuche et se dirigea vers la porte sans un mot de plus.
Alors une main fine écarta la lourde tenture qui masquait le fond de la pièce et Ursula Deline s’avança, moulée comme à son habitude dans une robe échancrée qui mettait ses formes en valeur. Elle s’inclina avant de déclarer d’une voix sensuelle
« Si vous avez terminé, messieurs, je souhaiterais passer le reste de cette nuit autrement qu’en palabres politiques… »
Gakin la déshabilla du regard tandis qu’elle traversait la pièce mais ce fut devant Mordrahan qu’elle s’arrêta.
« Désolée, Gakin, dit-elle d’un ton amusé. Ce soir je choisis le vainqueur. »
Le Conseiller encaissa l’affront, blêmissant avant de répliquer d’une voix venimeuse
« Tu perds ton temps… »
« Je ne crois pas… » répondit Ursula avec un sourire provoquant, tout en posant la main sur la poitrine de Mordrahan.
En un éclair ce dernier avait analysé la situation. Rentrer dans le jeu d’Ursula lui donnerait un avantage psychologique évident sur Gakin. L’expérience serait utile, à condition d’en reprendre la direction.
Il saisit le poignet d’Ursula, interrompant sa caresse.
A l’instant où il toucha sa peau, le monde bascula. Un flot de sensations l’envahit. Réalisant ce qui se passait, Mordrahan activa sa vision magique.
Les couleurs explosèrent devant lui. Ursula était drapée dans une aura flamboyante où pulsait un noyau rouge profond dont l’intensité augmentait à vue d’œil. Elle était l’incarnation de la Flamme, pouvoir et émotions fusionnés en une alchimie suprême.
Il sentit quelque chose s’éveiller en lui. Une faim dévorante.
Seul dans son laboratoire, dans les sous-sols de l’Académie de l’Agneau Assassiné, Mordrahan faisait les cent pas. Il ne parvenait pas à dormir et il était revenu dans son cadre familier pour tenter de trouver une explication à son état.
Son esprit était troublé.
Depuis qu’il avait croisé le chemin de Maesa, la jeune prêtresse hantait ses pensées. Lumineuse, ardente. Une aura tourbillonnante et complexe. Elle était tout ce qu’il n’était pas. Le jour et la nuit. La Lumière et le Néant.
Se remémorer cette rencontre éveilla quelque chose en lui. Une sensation inhabituelle. Intrigué, il se concentra, s’efforçant de maîtriser son esprit pour saisir et observer cette nouvelle donnée.
Un besoin… une sorte de manque. C’était la meilleure définition qu’il parvenait à trouver.
Il se dirigea vers une armoire et en tira un grand coffret plat en bois ornementé verni garni de plateaux similaires à ceux qu’utilisaient les joaillers pour exposer leurs pierres précieuses. Le déposant sur une des tables de travail, il prit place sur un fauteuil et souleva le couvercle.
Pour un œil autre que le sien, les cristaux violets soigneusement alignés sur leur lit de velours auraient paru identiques mais avec sa perception modifiée par la magie, il lui était impossible de s’y méprendre.
Chacun des fragments d’âme renfermait l’essence d’une émotion particulière. Cette collection était le résultat de ses expériences les plus abouties.
Evoquant l’image mentale de l’aura de la prêtresse, il examina les gemmes. Il existait tant de nuances et son échantillon était encore bien loin d’être complet…
La couleur de la peur ressortait nettement. Il l’effrayait, même si elle s’efforçait de le cacher. Son essence incluait une ligne très forte de volonté et de fierté. Pas de l’orgueil ou de la vanité. Juste cette solidité qui s’ancrait dans sa foi en la Lumière.
La main du démoniste effleura une des pierres. La foi… Ce paladin qui avait été son premier sujet d’expérience l’avait eue au départ. Une volonté farouche mais la terreur et la souffrance avaient eu raison de lui.
Le regard de Mordrahan parcourut les gemmes, leur lueur faisant naître une série d’images dans sa mémoire. Cet homme avait d’abord connu la colère, alliée à la détermination et au mépris. Puis la peur, la douleur, la haine. Et finalement, le désespoir, la résignation. Sa lumière s’était éteinte.
Vidé de ses émotions, l’homme ne lui était plus utile. Mordrahan l’avait tué, s’appropriant son âme après lui avoir volé son humanité.
Il reprit son analyse. Du chagrin aussi. Profondément enfoui, mais tenace. Et d’autres couleurs qu’il ne connaissait pas et qui se mêlaient étroitement à la peur. Il se promit d’interroger la prêtresse lors de leur prochaine conversation pour en savoir plus.
Elle avait une des auras les plus riches qu’il lui ait été donné de voir et l’ardente lumière qui la baignait n’avait d’égale que le feu brûlant de l’aura de son ami mage, Derkain.
Fermant les yeux un instant, il s’étira et se laissa aller contre le dur bois sculpté de son siège. Loin de l’apaiser, son étude n’avait fait qu’amplifier son trouble. Une autre faim était venue s’ajouter à la première et étrangement les deux phénomènes lui semblaient liés. Mais ce besoin-là, du moins, il savait comment le satisfaire.
Il tira une bourse de velours noir de sa poche et l’ouvrit. Examinant son contenu, il sélectionna un des fragments d’âme et le déposa sur la table puis son regard revint sur le coffret. Sous le second plateau se cachait une rangée de cristaux issus de ses soirées privées avec la belle Ursula Deline. Il s’avérait que la brûlante démoniste appréciait tout particulièrement l’association du plaisir et de la douleur. Elle utilisait sa magie pour accroître l’intensité de ses sensations, ce qui avait pour effet d’amplifier sa charge émotionnelle et donc de nourrir son pouvoir. Avec un sujet aussi coopératif à sa disposition Mordrahan avait poussé ses expériences dans une nouvelle voie.
Gakin savait, bien sûr. Ursula multipliait les amants et ne faisait aucun mystère de ses distractions. Mais aux regards perplexes que le Premier Conseiller avait posés sur lui, Mordrahan devinait qu’elle ne lui avait rien révélé de la nature exacte de leur relation.
Il choisit l’un des cristaux du premier plateau et le plaça près de l’autre. L’âme humaine captive du fragment s’agita tandis que la gemme émotionnelle s’illuminait d’une vive lueur. Le démoniste traça rapidement les runes d’un sortilège au-dessus des deux pierres. L’aura s’étendit à la seconde gemme avant de s’estomper. Satisfait, Mordrahan remit le cristal à sa place dans le coffret et referma le couvercle.
Prenant l’autre pierre dans le creux de sa main, il invoqua la simple magie qui transformait les fragments en une forme assimilable par un organisme vivant. Le cristal s’éclaircit, devenant d’un vert pâle brillant, mais son aura particulière n’avait pas changé.
Mordrahan considéra la gemme un long moment, attentif aux réactions de son corps et de son esprit. Il avait étudié les effets de suffisamment de drogues d’origine diverse pour être conscient que ce qu’il faisait relevait de l’addiction mais si son humanité était à ce prix, il était prêt à le payer. Et il n’avait rien à perdre.
Fermant les yeux, il avala la gemme.
Un long frisson le secoua et les accoudoirs du fauteuil craquèrent sous ses mains tétanisées. Un cri rauque lui échappa tandis que les sensations et les émotions brutes issues de l’essence transmutée le submergaient.
Assommé et enivré par la puissance du phénomène, il n’entendit pas la porte du laboratoire s’ouvrir. Une jeune femme s’encadra dans l’ouverture. Blonde et belle, vêtue d’une robe moulante, la démarche provocante.
Elle parcourut la pièce du regard puis appela
« Mordrahan ? j’ai entendu crier… »
N’obtenant pas de réponse, elle s’avança et aperçut la silhouette effondrée sur le fauteuil. Contournant le haut dossier sculpté, elle tendit la main pour écarter les mèches argentées qui retombaient sur le visage du sorcier. Devant son regard fixe et son expression hagarde, elle eut un mouvement de recul puis elle vit la boîte sur la table et soupira.
« Ainsi tu as recommencé… » murmura-t-elle, son visage reflétant une réelle inquiétude.
Mordrahan releva lentement la tête. Dans le maëlstrom de sensations qui le parcourait, sa vision s’était brouillée. D’Ursula, il ne distingua d’abord qu’une aura embrasée, puis un éclair de frayeur, mêlé à une couleur qu’il ne reconnut pas mais qui ramena à la surface de sa conscience le souvenir de l’aura de la prêtresse. Dans la confusion entre les images issues de sa perception et celles qui naissaient de l’âme fusionnée à son essence, un noyau de rage naquit soudain. Et avec elle un désir de violence brutal et incontrôlable.
Le démoniste se leva brusquement et saisit le poignet de la jeune femme dans une étreinte de fer, plongeant dans le sien un regard illuminé d’un éclat halluciné.
« Flamme… » dit-il d’une voix rauque « Es-tu celle qui me brûle ou celle qui m’apaise ? »
Soudain prise de panique en le voyant ainsi perdre tout contrôle, elle tenta de se libérer, mais en vain.
Mordrahan fronça les sourcils puis sourit. Un rictus cruel qu’elle n’avait jamais vu, qui offrait un contraste saisissant avec son expression neutre coutumière.
« Pourquoi fuir ? Tu aimes souffrir, il me semble… »
Le venin de sa voix la remplit de terreur. Il ne s’agissait plus de jeu, ni même d’expériences. Il se dégageait de lui à cet instant une perversité brute comme elle n’en avait rencontré que chez les démons.
Elle se préparait à saisir le stylet caché dans son chignon pour tenter de le poignarder quand il vacilla, relâchant son étreinte. Elle se dégagea et le repoussa de toutes ses forces avant de se ruer vers la porte.
Il ne la poursuivit pas.
Déséquilibré, il s’écroula contre le fauteuil, se retenant à son haut dossier pour ne pas tomber. Elle l’entendit jurer, chose tout aussi inhabituelle que le reste.
Sur le pas de la porte, elle se retourna. Appuyé au fauteuil, il la fixait toujours avec cette expression terrifiante, promesse de douleur et de plaisir mêlés. En la voyant hésiter, il tendit la main dans sa direction.
Elle réalisa qu’il tentait de lancer un sort quand une lueur sombre entoura ses doigts avant qu’il ne s’effondre comme un pantin brisé.
Ursula resta plusieurs minutes immobile. Mordrahan ne bougeait plus. Reprenant son souffle et son calme, elle s’approcha. Elle lutta contre une impulsion de lui balancer un coup de pied car la succube assise dans le coin de la pièce avait cessé de se tailler les ongles pour la regarder avec méfiance. Furieuse contre lui autant que contre elle-même pour son manque de sang froid, elle toisa l’homme à terre avec un sourire ironique.
« Je te prédis une sacrée gueule de bois au réveil… Tu ne l’auras pas volé… »
Puis elle tourna les talons et quitta la pièce.
La nuit s’étendait sur Hurlevent.
Mordrahan marchait aussi vite qu’il le pouvait, s’efforçant de calmer le tumulte qui s’était emparé de son corps et de son esprit. Ses mains tremblaient et il titubait parfois comme un homme ivre.
Par chance, les rues étaient désertes à cette heure avancée, car sa vision s’était brouillée et chaque être vivant qu’il croisait lui apparaissait comme un kaléidoscope de couleurs chatoyantes qui ne faisait qu’amplifier sa désorientation.
Il avait d’abord pris la direction de son laboratoire avant de se raviser. La violence de ce qu’il venait de vivre réclamait davantage que ses pratiques habituelles. De plus, il n’était pas certain d’arriver jusque là et n’avait aucune envie de s’écrouler dans la rue.
Ses pensées se clarifièrent tandis qu’il se concentrait sur l’expérience à venir et une nouvelle sensation s’éveilla en lui, repoussant ses souvenirs immédiats à l’arrière-plan.
Ce sentiment-là était familier. C’était la satisfaction anticipée de l’accomplissement d’une tâche mais il s’y mêlait autre chose. L’image d’Ursula lui revint soudain en mémoire et en même temps, l’écho de cette joie féroce qu’il avait ressentie, issue de la peur qu’elle éprouvait et de la souffrance qu’il comptait lui infliger.
Il hâta encore le pas, sortant de la ville devant des gardes ensommeillés qui n’accordèrent pas un regard à cet homme au visage hagard. Il ne pouvait pas penser de manière cohérente dans cet état et il ne connaissait qu’un seul remède.
Quittant le chemin, il s’enfonça dans le sous-bois d’Elwynn. Comme il s’y était attendu, un des brigands qui s’y embusquaient régulièrement ne tarda pas à surgir dans son dos, une dague à la main, croyant avoir trouvé une proie facile.
Mordrahan fit volte-face et sa main dessina une rune d’ombre. L’assassin hurla de terreur et de douleur, lâchant son arme avant s’enfuir. Immobile dans un calme glacé, l’esprit focalisé sur son objectif, Mordrahan prononça l’incantation qui lierait les flux du siphon d’âme et de son sortilège de cristallisation. Un rayon vibrant de lumière pourpre jaillit de ses doigts frappant le fuyard dans le dos. Concentré, le démoniste maintint le sortilège, prêt à en activer l’ultime étape.
Le brigand s’écroula. Son aura faiblissait, ne laissant que le noyau rouge sombre de son âme épouvantée. Modelant l’énergie du Néant, Mordrahan s’en empara et ramena le flux magique à lui.
Le contrecoup fut moins violent que ce à quoi il s’était attendu. Tandis que l’ivresse familière l’envahissait, il réalisa que les hurlements de sa victime avaient attiré d’autres brigands. Confiants dans leur nombre, ils approchèrent, l’encerclant. Le sorcier sentit affluer une sensation nouvelle, émotion brute et pouvoir mêlés. Une pulsion sauvage, un désir de destruction. Un sourire cruel étira ses lèvres. Il passa à l’offensive alors que ses assaillants hésitaient, déchaînant sa magie sur eux jusqu'à ce que dans le silence revenu il ne reste à ses pieds que trois cadavres momifiés.
L’euphorie se dissipait déjà, sa faim était apaisée. Maintenant il allait pouvoir réfléchir et analyser les faits.
Tandis qu’il contemplait les corps des Defias, un souvenir remonta en lui, inattendu. Maesa. Et ses paroles quand il avait évoqué les risques inhérents à ses recherches : « Pas de cadavres. »
Un instant, une sensation de malaise inconnue le traversa, si fugace qu’il ne parvint pas à la saisir puis sa logique reprit le dessus. Ceux-là n’avaient rien d’innocent. Les autorités offraient même une prime pour leurs têtes.
Un peu plus tard, de retour dans le calme de son laboratoire, Mordrahan se remémorait la soirée qui l’avait conduit à ce déchaînement de violence.
Bien que décousue et souvent confuse, sa conversation avec Derkain et Maesa lui donnait le sentiment d’avoir considérablement avancé dans ses recherches. Leur débat sur l’amour le laissait perplexe mais l’analogie avec les effets de l’alcool lui permettait d’entrevoir un début de compréhension de cet état mental apparemment si complexe. Douleur et plaisir, violence et souffrance, tout cela à la fois. Cela contrastait avec la sérénité chaleureuse qu’il avait lu dans l’aura de Tiliae quand ils avaient échangé sur le même sujet. Pour Tiliae, aimer c’était tout oublier devant la joie de retrouver l’autre.
Le regard du sorcier se porta sur le coffret plat posé sur la table. Les paroles implacables de Derkain sur les ravages de l’addiction étaient corroborées par sa propre expérience. Il allait devoir être plus prudent. Ce qui lui était arrivé ce soir prouvait qu’un nouveau processus s’était amorcé et il avait été bien près d’en perdre le contrôle.
Croisant les doigts, Mordrahan déroula le fil de ses souvenirs.
Cela avait commencé quand Maesa avait évoqué son amour perdu. Elle s’était mise en colère au moment où Derkain lui avait répondu qu’il ne reviendrait pas et qu’elle devait cesser d’espérer.
Lorsque le ton était monté entre elle et Derkain, Mordrahan l’avait observée, fasciné devant l’explosion de couleurs de son aura. Il avait reconnu le rose ardent de l’amour mêlé au gris du chagrin, bientôt couverts par la colère et la frustration qui gagnaient la jeune femme. La faim s’était éveillée en lui, insidieuse, puis il avait commencé à ressentir les émotions de Maesa, comme la première fois où Ursula l’avait touché. A partir de ce moment, il avait cessé de maîtriser le phénomène.
Il se rappelait s’être levé et avoir avancé vers la prêtresse. Malgré le gouffre dévorant qui le rongeait, il avait hésité. Un bref instant, pendant lequel elle s’était détournée pour partir. Comme il l’avait dit à Derkain par la suite, il ignorait ce qui l’avait retenu mais il savait avec certitude que s’il l’avait touchée, rien n’aurait pu l’empêcher de lui voler cette énergie qui irradiait d’elle avec tant de force. Rien à part Derkain, bien sûr, qui l’aurait tué sans hésiter.

Mordrahan reposa sa plume. Tout ce que relataient ses notes se résumait en peu de mots. Il avait réussi. Ses expériences lui avaient rendu une certaine capacité à éprouver des émotions. Elles étaient brutes, violentes, fragmentaires, encore embryonnaires et il fallait un catalyseur pour que cela se produise, mais l’évolution était engagée. Jusque là, il avait utilisé des fragments d’âme transmutés, assemblant peu à peu les pièces d’un puzzle subtil au sein de sa propre essence. Pour une raison qui lui échappait, Maesa produisait le même effet sur lui…
La conclusion s’imposait d’elle-même. Pour sa propre sécurité, il devait se tenir à distance de la jeune femme. Et pour cela il devait partir, trouver ailleurs un environnement favorable à ses travaux.
Les sentinelles de Hurlevent veillaient aux portes de la ville en ce matin clair, saluant les voyageurs et contrôlant les chargements des marchands. L’entrée principale de la cité bruissait d’une activité joyeuse et bigarrée.
Non loin de la route qui menait au Comté de l’Or, perchée sur un rocher, une silhouette immobile contemplait le lac. Enveloppé dans une cape d’un rouge au ton de sang séché dont la profonde capuche ombrageait son visage, Mordrahan réfléchissait.
Dans sa main, une affiche froissée qu’il avait arrachée au panneau de recrutement du bureau des guildes de Hurlevent. Son regard la parcourut à nouveau. L’Ordre des Quatre Tours. Ce nom ne lui était pas inconnu mais jamais il n’aurait songé envisager d’en faire partie.
Le sorcier haussa les épaules. Un nom était bien peu de chose. Lui-même avait perdu le sien et en avait gagné un autre. Les titres ne valaient pas mieux. Après avoir été un dignitaire respecté du Conclave Arcanique de Hurlevent, il était devenu un paria. Les noms et les titres changeaient mais seul ce qui se cachait dessous avait un sens.

Il considéra l’affiche un long moment, rassemblant ses souvenirs. Un Ordre ancien dont les origines remontaient à l’âge d’or du Royaume d’Arathor. Un Ordre refondé après la chute de Lordaeron, inféodé au roi de Hurlevent.
Il avait entendu parler d’eux au sein du Conclave. L’Académie de l’Agneau Assassiné redoutait leur influence auprès des nobles. Les membres de cet Ordre étaient en guerre contre la Légion Ardente et le Fléau et mettaient les démonistes dans le même panier, tentant de convaincre le roi de la menace représentée par les pratiquants des arts sombres. Pour le moment, les Conseillers de l’Académie conservaient le soutien de nombreux membres de la noblesse mais l’équilibre était précaire. Surtout avec le Conseil des Mages et son attitude étriquée...
Mordrahan eut un sourire froid. Il était facile de s’allier les nobles corrompus de la Cour. Quand l’or ou les services ne suffisaient pas, la menace ou l’efficacité de la magie noire faisaient l’affaire mais, parfois, l’Académie devait plier pour éviter des affrontements directs avec ses ennemis.
S’il en avait été capable, il aurait ressenti de l’amertume. L’Académie l’avait sacrifié sans remords, confirmant les règles implicites de ce milieu implacable où seuls les plus forts survivaient. Mordrahan avait été l’élève et l’assistant du Conseiller Gakin. Il avait appris auprès de son mentor comment fonctionnait ce monde secret et il avait battu Gakin à son propre jeu. Il possédait assez de moyens de pressions sur le Conseiller pour le contraindre à jouer de son influence. Le Conclave Arcanique avait renoncé à lui faire un procès, la sentence de bannissement qui l’avait conduit à l’exil avait été levée et il était revenu à l’Académie par la petite porte mais il ne pouvait espérer retrouver son ancien statut.
Ses recherches étaient tout ce qui donnait un sens à sa vie. Il devait trouver un moyen de les poursuivre. Une rapide et discrète enquête dans les archives royales lui avait révélé que l’Ordre des Quatre Tours possédait une branche dédiée à l’étude de la magie, aux sciences et à la philosophie. Nul doute que ces gens devaient disposer de bibliothèques fournies et de laboratoires bien équipés. Sans compter les érudits qui les peuplaient. L’avancée récente de ses travaux amenait Mordrahan à devoir établir plus de contacts humains, ce qui serait aisé au sein d’une confrérie.
Son regard se fixa sur la surface du lac, aussi lisse, froid et limpide que l’eau miroitant sous le soleil. Il lui faudrait convaincre cet Ordre de l’accepter. A l’évidence, certains de ses talents devraient être passés sous silence. Pour le reste… peu lui importait qui il servait, du moment qu’on le laissait travailler sans contrainte.
Un souvenir traversa son esprit. Son arrivée à Theramore. Ce paladin, chargé de la défense de la cité, qui l’avait accueilli. Et sa question, directe. « Servez-vous la Lumière ou les Ténèbres ? »
« Ni l’une ni l’autre » avait-il répondu. La science n’avait pas de préjugés, ni de morale. Comme lui.
Quelques heures plus tard, un homme se présenta au Domaine des Quatre Tours.
Il s’inclina poliment devant la femme qui l’accueillait et la salua d’une voix calme, le ton ferme d’un homme habitué à obtenir ce qu’il désire.
« Bonjour dame, je souhaiterais une audience avec l’Intendant des Quatre Tours. Pouvez-vous m’indiquer la procédure à suivre ? »
Mordrahan attendit la réponse, son regard gris intense fixé sur Aniaë. La femme aux cheveux gris inspecta son visiteur avec attention, sans se départir de son expression bienveillante. Taille moyenne, démarche assurée, maintien très droit, vêtu d’une robe de riche velours noir à parements d’argent et d’une cape pourpre à capuchon de bonne facture mais volontairement discrète. Le sorcier repoussa son capuchon, dévoilant une chevelure blanche comme neige et un visage aux traits pourtant jeunes et à l’expression neutre, ne manifestant ni anxiété ni impatience.
Lorsqu’elle lui remit le formulaire, il eut un bref sourire de courtoisie mais ses yeux restaient aussi impénétrables que des miroirs.
« Je vous remercie, je vais examiner cela et le remplir immédiatement, si vous permettez. »
Il déposa sa cape sur un fauteuil, prit place à une table et commença à lire le document avec attention avant de saisir une plume pour rédiger quelques lignes d’une belle écriture régulière.
Nom : Professeur Mordrahan
Compétences : Je suis un scientifique, un érudit et un chercheur. J’étudie les forces de la vie et de la mort et la manière dont elles affectent les êtres. J’étudie la magie dans ce cadre et j’en suis un praticien honorable bien qu’ayant encore à apprendre dans ce domaine.
Mes recherches m’ont également conduit à travailler sur les relations humaines et les émotions.
Je suis par ailleurs un anatomiste accompli, ce qui possède diverses application pratiques. J’ignore si vous en aurez ou non l’usage, il vous appartiendra de me le dire.
Motivations : Je désire poursuivre mes travaux en compagnie d’autres érudits et votre Ordre a une certaine réputation dans ce domaine. Je viens donc vous offrir mes services.
Je ne cherche ni la fortune ni le pouvoir ni la gloire. Juste la connaissance.
Le Grand Intendant relisait le rapport de la Plume concernant le candidat lorsque celui-ci fut introduit dans son bureau. L’officier recruteur leva la tête, replia le document et le glissa dans un tiroir. Souriant, il se leva et vint saluer le nouvel arrivant.
« Messire Mordrahan, c'est bien cela ? Merci d'avoir eu la patience d'attendre dans l'antichambre. Le travail, le travail et encore le travail. Mais asseyez-vous donc. »
Mordrahan s’inclina courtoisement devant le Grand Intendant. Il répondit d’un signe de tête à la première question avant d’ajouter
« Je comprends parfaitement que vous ayez une organisation de travail à respecter. Je tâcherai de ne pas vous faire perdre votre temps. »
Le visiteur vint s'installer sur la chaise qui lui était présentée. Ce faisant, il parcourut la pièce d’un regard attentif mais sans s’attarder sur un élément particulier, enregistrant machinalement la disposition des lieux, la sobriété élégante d’un mobilier de bonne qualité, la tenue quasi militaire de l’homme qui le recevait et l’emblème de l’Ordre gravé au-dessus de la cheminée.
Le Grand Intendant reprit place derrière son bureau, croisa les mains sur ses dossiers et détailla longuement son interlocuteur, sans se départir de son sourire de diplomate.
Mordrahan resta impassible sous l’examen. Son attitude était celle d’une écoute attentive mais sa posture droite sur le siège semblait naturelle.
Le Grand Intendant se pencha légèrement en avant
« Je vais être on ne peut plus direct avec vous. Vous m'en excuserez je l'espère. »
Mordrahan se contenta d’un hochement de tête approbateur.
« On m'a dit beaucoup de bien de vous et c'est peu courant. Je vais même vous avouer quelque chose, cela me déplaît. Que l'on ose tenter de m'influencer ne peut vouloir dire que deux choses. Soit vous êtes véritablement celui que l'on me décrit, soit vous êtes un manipulateur terrifiant. »
Mordrahan fixa le Grand Intendant de son regard intense. Dans ses yeux ne se lisait ni crainte, ni colère, ni orgueil. Il semblait juste intrigué. Puis cela même disparut, les yeux gris redevenant aussi impénétrables que deux miroirs.
Lorsqu’il parla sa voix était calme, son maintien assuré.
« J’ai effectivement mis à profit le temps dont je disposais avant cet entretien pour prendre contact avec des membres de l’Ordre. Cela m’a permis de me faire une première opinion sur votre organisation, en complément des informations que j’ai pu trouver dans les archives royales. N’y voyez aucune malice, l’observation concrète fait tout simplement partie de mes méthodes de travail. »
« Alors, dites-moi, messire, que nous vaut votre présence en nos murs ? En quoi croyez-vous pouvoir vous rendre utile ? En quoi les Quatre Familles sont-elles un but pour vous ? »
Mordrahan joignit ses doigts et laissa son regard parcourir la pile de dossiers qui ornait le bureau du Grand Intendant.
« Je pense avoir déjà répondu à ces questions dans votre formulaire » dit-il enfin en regardant son interlocuteur droit dans les yeux. Nulle suffisance dans ces mots, qui auraient pu paraître provocants sans le ton de froide constatation qui les accompagnait. Le sorcier se bornait à énoncer un fait.
Il eut un sourire de pure forme et continua
« Je suis un chercheur et un érudit. Votre organisation me semble offrir à la fois les structures pratiques et l’environnement humain que je recherche pour avancer dans mes travaux. Et bien sûr, je suis prêt à mettre mes compétences à votre service. »
Une pause
« Il m’est difficile de vous dire exactement en quoi je pourrai vous être utile sans savoir plus précisément sur quoi travaillent vos érudits, ni quelles compétences votre Ordre possède déjà… Mais je peux vous donner quelques exemples concrets.
Je suis un anatomiste, ce qui peut servir en médecine, en science du combat et aussi pour les interrogatoires et les autopsies. Accessoirement, si certains d’entre vous aiment les trophées, je peux m’occuper d’assurer leur conservation... »
Mordrahan s’interrompit et sortit de son sac un petit objet rond de la taille d’une orange, couleur d’ivoire. Il le déposa sur le bureau face au Grand Intendant. L’objet était un petit crâne d’allure vaguement humaine.
Le sorcier posa la main dessus et poursuivit sur le ton de celui qui donne un cours. Son regard s’était éclairé, tranchant avec son impassibilité précédente. Il n’avait pas l’air d’imaginer que le Grand Intendant puisse être choqué.
« Intéressant n’est-ce pas ? Cela vient de Strangleronce. C’est le crâne d’un homme qui a été réduit à cette dimension par magie. Certains sorciers humains là-bas utilisent des maléfices d’origine trolle… »
Reportant son attention sur l’officier qui l’écoutait sans broncher, Mordrahan reprit le cours de la conversation.
« Je travaille également sur la magie, en particulier la manière dont elle affecte les énergies vitales et spirituelles et j’étudie aussi la nature même du vivant… et celle de l’Univers, car elles sont liées. Je reconnais que cela est assez vaste et vague, mais je ne puis vous résumer des années de recherches en quelques mots… »
Mordrahan se redressa avant de conclure d’une voix ferme.
« Et en ce qui concerne les Familles, j’espère tout simplement pouvoir trouver ma place dans l’une d’entre elles. »
La lune jetait des reflets d’argent sur la chevelure de Mordrahan et sur l’eau qui cascadait à ses pieds, mais la splendeur de la nature environnante ne l’atteignait pas. Les mots d’une conversation récente avec l’un des membres de l’Ordre hantaient son esprit.
Aimer c’est accepter l’autre tel qu’il est et ne pas lui en tenir rigueur.
La portée de ces paroles allait bien au-delà des passions destructrices et dévorantes qu’il avait observées et dans une certaine mesure expérimentées malgré lui. Il ne s’agissait plus d’émotions brutes et primaires mais d’un sentiment profond et raisonné qui prenait une dimension d’universalité troublante.
Cette ligne de pensée ne pouvait que le ramener à son expérience de la veille. Sa rencontre avec le Naaru…
Mordrahan avait intégré la Tour de l’Essence, dédiée aux érudits et savants de tous domaines et tout particulièrement aux études sur la magie. Son supérieur hiérarchique était le Commandeur Moebius, un robuste draenei versé dans les arcanes. Mordrahan s’était plongé avec délectation dans les archives de l’Ordre, prenant connaissance des travaux en cours et rencontrant ses Pairs.
Les Quatre Tours s’étaient engagées dans le combat mené par l’Alliance en Outreterre, aussi bien par des expéditions de reconnaissance et d’exploration que par des missions armées. Dans ce cadre, Mordrahan se vit confier une étude concernant la magie des sindorei de Kael’thas. Une éclaireuse avait ramené des informations que Moebius désirait confronter à des connaissances draeniques détenues à l’Exodar. Le Commandeur de l’Essence invita Mordrahan à l’accompagner et ce dernier accepta, poussé par sa curiosité habituelle.
A l’instant où il s’était matérialisé dans la salle baignée de lumière de l’Exodar en compagnie de Moebius, il avait réalisé son erreur.
L’essence du Naaru imprégnait l’endroit. Ecrasante.
Il avait aussitôt ressenti l’intrusion de cette conscience titanesque dans son esprit et, une fois passés le premier choc et la première réaction instinctive de défense, il avait abaissé ses barrières mentales et attendu l’inévitable. Sa propre destruction.
Mais rien ne s’était produit.
Désorienté, à demi assommé par l’intensité des énergies ambiantes, il avait suivi Moebius au cœur du vaisseau. Dans cet état second il avait affronté la présence du Naaru.
L’esprit de l’Être de Lumière s’était lié au sien et les ondes psychiques l’avaient balayé avec la puissance irrésistible d’une marée, lui coupant le souffle. Son corps effondré faisait écho au regain de vitalité de son compagnon draenei, qui par chance n’avait aucune idée de ce qui lui arrivait et était lui-même trop absorbé dans sa communion pour s’en rendre compte.
Vague après vague, le Naaru avait déversé en lui son aura apaisante et bénéfique, comme pour combler l’abîme du vide dans son âme. Mais Mordrahan percevait aussi la vision que la créature avait de lui. Abomination. Et pourtant le Naaru ne l’anéantissait pas et lui donnait sa Lumière.
Noyé dans la tempête de l’aura du Naaru, sa conscience en déroute, il était resté prostré, toute résistance vaincue avant même d’avoir songé à se battre, buvant avidement à la source ainsi offerte.
La couleur du Naaru avait changé et un souvenir avait alors progressivement émergé de la mémoire de Mordrahan, s’imposant à son esprit égaré, brisant le bien-être étrange de la transe dans laquelle il avait plongé.
La violence de la révélation l’avait frappé comme un coup de bélier. Il connaissait cette aura. Il l’avait déjà vue et maintenant il en comprenait la signification.
Compassion. Répulsion, pitié et bienveillance mêlées, unies dans une foi absolue.
Maesa avait éprouvé la même chose pour lui. Ce désir de le ramener dans la Lumière avait guidé tous ses actes.
La rage avait surgi en lui, brute, ardente. La Flamme s’était réveillée, se nourrissant de l’énergie qu’il venait d’absorber autant que de la soudaine prise de conscience de sa propre fragilité. Et ce que sa raison n’avait pas osé tenter, sa fureur l’avait accompli.
Toute émotion effacée, son esprit brutalement fermé à l’influence du Naaru, il avait reculé, titubant sous l’impact.
Il avait hurlé et Moebius l’avait considéré avec étonnement, arraché à sa méditation extasiée.
Mordrahan s’était détourné pour remonter la pente en toute hâte, cherchant la sortie, évitant de croiser le regard du draenei. Il savait que le Commandeur de l’Essence verrait à cet instant l’abîme du Néant reflété dans ses yeux. Il n’était pas en mesure de lui fournir une explication satisfaisante et surtout il devait quitter ces lieux avant que son contrôle mental ne cède.
Moebius l’avait rejoint un peu plus tard, à l’extérieur du vaisseau. Mordrahan avait eu le temps de se calmer et de préparer une excuse acceptable pour son comportement. Le draenei n’avait pas paru étonné, précisant que parmi les étrangers qui approchaient le naaru nombreux étaient ceux qui s’en trouvaient perturbés. Le mage ouvrit ensuite un portail que Mordrahan franchit prestement, songeant qu’il s’en tirait finalement à bon compte.
La cloche du portail d’entrée du domaine des Quatre Tours résonna lourdement dans la nuit. Une ombre se tenait sur le seuil.
Mordrahan franchit d’un pas rapide le porche sculpté, foudroyant du regard au passage le garde qui avait tardé à lui ouvrir le lourd battant.
La sentinelle de l’Epée retint un mouvement de recul devant les yeux plus sombres qu’un ciel d’orage et l’expression tendue du sorcier. Puis tandis que l’homme s’éloignait, ses robes couleur de feu balayant le sol au rythme de ses longues enjambées, le garde se demanda un instant ce qui pouvait l’avoir ainsi perturbé.
Bien que récemment arrivé, Mordrahan avait déjà été remarqué pour son calme imperturbable et sa courtoisie et la sentinelle songea avec un sourire amusé que celui qui avait réussi à le mettre en colère risquait de passer un mauvais quart d’heure.
Avec un haussement d’épaules, le garde reprit son poste.
A peine la porte de son appartement refermée, Mordrahan ouvrit grand la fenêtre, laissant le vent vif de la nuit fouetter son visage.
Il prit plusieurs inspirations profondes puis tira de sa poche la pipe que lui avait offerte Moroana. Cela valait la peine d’essayer. Après un moment passé à faire les cent pas en absorbant de longues bouffées de tabac parfumé, il dut se rendre à l’évidence. Cela, comme l’alcool, n’avait aucun effet sur lui.
Il s’immobilisa au milieu de la pièce, luttant contre la force sombre qui envahissait son esprit, mobilisant sa volonté pour éteindre la flambée de violence brute avant qu’elle ne devienne incontrôlable. L’effort mental le laissa tremblant de tout son corps. Ecartant de son visage des mèches blanches trempées de sueur froide, il se laissa lourdement tomber dans un fauteuil près de la fenêtre.
Son regard fiévreux fixa un instant la lune puis parcourut la vaste pièce encore encombrée de caisses et de paquets de l’appartement qu’on lui avait récemment attribué. Inutile de songer à dormir dans cet état.
D’un pas encore vacillant, il se dirigea vers les piles de caisses et entreprit d’en ranger le contenu sur les étagères et dans les armoires. Ce genre de travail demandait juste assez de concentration et d’exercice physique pour empêcher ses pensées de dériver.
Une heure avait passé. La lune déclinait derrière les toits et Mordrahan avait fini par allumer un chandelier. Debout devant une haute et large armoire de chêne, il alignait avec soin sa collection de crânes sur l’étagère. Puis il se pencha pour saisir la caisse suivante et se figea sur place comme si on l’avait assommé, le regard braqué sur le coffre que la pile de caisses avait masqué.
Instantanément, son contrôle mental vola en éclats, comme l’illusion auto-entretenue d’avoir retrouvé son état normal. La faim ressurgit, amplifiée, lui tordant le corps et l’esprit d’une douleur fulgurante.
Se tenant d’une main à l’étagère d’où les crânes lui adressaient des rictus d’ivoire, il considéra le lourd coffre de bois sombre renforcé de fer pendant un long moment. Il se rappelait son arrivée. Il avait fallu deux solides gaillards pour le soulever mais les hommes avaient pourtant porté le coffre à l’étage aussi vite qu’ils l’avaient pu, car ils éprouvaient à son contact une répulsion inexplicable.
Mordrahan fit un pas en avant, poussant sans ménagements une pile de boites qui s’écroula avec fracas sans qu’il ne s’en soucie. Il tira de sous sa chemise une chaîne d’argent à laquelle étaient suspendues deux clés ouvragées aux reflets de métal précieux.
S’agenouillant devant le coffre, il glissa la plus grande des deux clés dans la serrure. Des runes aux arêtes vives flamboyèrent un instant sur les ferrures massives avant de s’éteindre. Mordrahan tourna la clé et souleva le couvercle. Il avait payé ce coffre une fortune à Forgefer. Sa serrure magique était inviolable par des voleurs ordinaires, même si pour faire bonne mesure il avait fait ajouter un mécanisme de piège plus traditionnel à la protection runique.
Le coffre était rempli de documents, livres et parchemins empilés.
Ses mains tremblantes en sortirent une pile de livres et pressèrent la seconde clé contre une des ornementations intérieures du coffre. Une serrure se dévoila, où il introduisit la clé. Avec un déclic, le fond du coffre se souleva légèrement. Mordrahan glissa ses doigts sous la plaque de bois et la retira puis saisit le coffret plat qui reposait auprès de deux grimoires au fond de la cache et se dirigea vers sa table de travail.
Un instant plus tard, il soulevait le couvercle de délicate marqueterie, contemplant les rangées de cristaux violets alignés sur leur lit de velours. Le vent nocturne avait soufflé les bougies et dans l’éclat lunaire qui baignait la pièce les gemmes scintillaient de leur propre lueur interne.
Mordrahan activa sa vision magique et l’aura des gemmes se déploya devant lui comme une aurore boréale, effaçant tout ce qui l’entourait dans un tourbillon de couleurs iridescentes.
Pétrifié, il les fixait du regard avide de l’assoiffé debout devant une rivière d’eau pure, prêt à s’y jeter au risque de se noyer.
La faim le dévorait et avant qu’il ne réalise ce qu’il faisait, ses doigts effleurèrent les pierres.
La sensation brute le transperça comme un éclair, attisant la fièvre et clarifiant subitement ses pensées.
Avec un sursaut, il rabattit le couvercle du coffret d’un geste brutal. Sa raison luttait contre un instinct primal et il était parfaitement conscient du peu de temps qu’il lui restait avant de perdre la bataille. Et pourtant il ne devait pas céder… pas ici… trop dangereux… si quelqu’un venait…
Arcbouté sur la longue table de bois poli par le temps, tentant désespérément de maîtriser l’appel du Vide, il aperçut soudain le fin stylet à poignée d’argent tombé de sa manche tandis qu’il refermait le coffret aux cristaux. De la main droite il le saisit et le planta de toutes ses forces dans le dos de sa main gauche encore posée à plat sur la table.

Le sang jaillit et la douleur explosa dans ses nerfs, amplifiée par la faim. Il hurla. Instantanément, la transmutation s’activa. Une part de lui-même, détachée, observait la scène. Sur le plan physique, son corps tétanisé cloué à la table fit naître dans son esprit l’image fugitive d’un loup rongeant sa propre patte pour se libérer d’un piège. Mais sur le plan astral, chaque goutte de sang, chaque onde de souffrance devenait une perle d’énergie se déversant en cascade dans les abysses de son âme brisée.
Peu à peu, la douleur reflua puis disparut. Sa main saignait toujours mais il ne sentait plus rien et la flaque écarlate qui s’étalait sur la table menaçait d’atteindre le coffret de bois précieux. Parfaitement maître de lui-même à présent, il se redressa, arracha la dague et commença à enrouler un bandage autour de sa main blessée. Puis il remit le coffret en place et referma le grand coffre cerclé de fer.
Son esprit bouillonnait. Il avait franchi une nouvelle étape. Prévisible, maintenant qu’il y réfléchissait. Sa magie utilisait ce genre de canalisation. Il savait transformer sa force vitale en énergie magique. Ce qu’il venait de faire relevait du même principe. Son sortilège de cristallisation capturait des émotions mais la transmutation qu’il venait d’opérer sur lui-même se situait à un degré supérieur, une manipulation directe de son essence.
Mordrahan jeta une serviette sur la mare sanglante puis prit son manteau. La faim était temporairement calmée, couvant au fond de son être comme une braise sous la cendre. Il savait que cela ne suffirait pas et avait conscience d’un autre désir, inassouvi, plus profond que la puissance primaire de la souffrance brute. Contrairement à la première fois, il venait de décider de ne pas le subir. Assumer, provoquer et satisfaire ce besoin de manière calculée lui permettrait de conserver un minimum de contrôle.
La sentinelle à la porte reconnut l’arrivant à sa robe rouge et or et à son pas rapide. Le profond capuchon cachait son visage mais quelque chose dans l’allure du sorcier alerta le garde qui s’empressa d’ouvrir le portail. Après l’avoir refermé, il remarqua une tache sombre au sol et s’accroupit pour l’examiner. Du sang… La sentinelle resta un long moment immobile, fixant le portail d’un air pensif.
Tard dans la nuit, une ombre nimbée de flammes traversa Sombre-Comté. Les gardes la suivirent d’un regard méfiant, mais aucun ne songea à l’arrêter ni même à rester sur sa route. Les Veilleurs avaient déjà vu suffisamment de ses pareilles pour savoir qu’il valait souvent mieux les éviter.
Le démoniste ne ralentit pas la course de son destrier infernal, dont les sabots embrasés martelaient les pavés et laissaient des traces fumantes. Sa chevelure de neige flottant au vent, Mordrahan appréciait la chevauchée et laissait monter en lui une joie sauvage, savourant les sensations présentes et à venir.
Les fauves s’écartèrent instinctivement de son chemin annonciateur de mort et finalement il se retrouva devant un camp de brigands, là où il savait trouver ce qu’il était venu chercher.
Un des gardes se tenait seul sur un escarpement, à l’écart du campement.
S’avançant sans aucun bruit, Mordrahan leva la main et prononça un mot de pouvoir sombre. L’homme cria de douleur quand la magie du Néant s’abattit sur lui et se rua sur le sorcier en brandissant son épée. Sans bouger, ce dernier enchaîna deux autres sortilèges. Le corps ravagé par les malédictions, brûlant d’un feu qui attaquait sa chair autant que son essence vitale, le brigand leva son arme pour frapper son bourreau. Il n’acheva pas son geste. Pétrifié d’horreur, il regardait sa mort incarnée.
Le visage sans expression de Mordrahan était pareil à un masque livide où brûlait une flamme d’une malveillance infinie sertie dans deux yeux réduits à un abîme obscur mais ce qui terrifiait le soldat au point de le rendre impuissant à se défendre, c’était l’avidité fiévreuse de ce regard. Un regard de prédateur appréciant déjà la saveur de sa proie.
Lâchant son arme, l’homme recula de quelques pas en titubant.
Calmement, Mordrahan traça les runes du siphon d’âme et prononça les mots de son sortilège de cristallisation. Le double flux enveloppa la victime qui tomba à genoux.
Impassible, concentré, le sorcier maintint le sortilège jusqu’à ce que l’homme s’écroule à ses pieds. Puis il prit une profonde inspiration, leva la tête vers le ciel étoilé. Un long cri rauque s’échappa de sa gorge tandis qu’il fermait les yeux.
En un instant, le Vide absorba l’âme du brigand, sa terreur, sa souffrance, sa mémoire. Tandis que la force vitale imprégnait le corps de Mordrahan, restaurant sa main brisée, l’âme volée apaisait sa faim spirituelle. Au manque succédait une extase violente à laquelle il s’abandonna sans retenue. Puis un silence absolu retomba sur la forêt.
Un peu plus loin, le destrier démoniaque attendait son maître. Le sorcier le rejoignit et partit au galop sans un regard de plus en arrière.
Mordrahan contemplait le portrait à la plume posé sur son bureau illuminé par les rayons du soleil couchant. Il avait réalisé le dessin de mémoire, faisant appel à son entraînement d’anatomiste pour restituer chaque courbe du modelé du visage, la ligne élancée du cou, la chevelure rousse lisse où il aimait glisser ses doigts. La jeune femme sur le papier souriait légèrement, son regard semblait fixer son créateur.
Le sorcier se souvint d’une phrase qu’il lui avait dite, quand il avait accepté leur relation.
« Comment as-tu fait pour devenir si réelle ? »
Tout avait commencé quand une prêtresse de Hurlevent avait demandé la protection de l’Ordre des Quatre Tours. D’abord réservée, la jeune femme avait rapidement démontré un caractère bien trempé et un esprit ouvert. Elle avait attisé l’intérêt des quatre Commandeurs, chacun désirant l’intégrer à ses effectifs.
Mordrahan l’avait rencontrée dans ce cadre mais rapidement leurs conversations étaient devenues plus complexes, plus intimes aussi. Quelque chose se tissait entre eux, une complicité que le sorcier n’avait jamais établie avec personne, faite d’une curiosité mutuelle et d’une attirance qu’il vit grandir dans l’aura de la jeune femme avant de commencer à la ressentir à son tour.
Néalia était un mystère à ses yeux. La prêtresse venait souvent méditer au bord du puits de lune à Hurlevent, dans le quartier druidique. Attirée par la lune, elle chantait parfois pour elle et se sentait plus proche des croyances elfiques que des dogmes de l’église humaine. Mordrahan percevait en elle une sagesse plus ancienne que son âge et une volonté aussi solide que la sienne.
L’aura de Néalia contenait des notes lumineuses similaires à celles de Maesa ou du naaru mais la lumière en elle brillait avec plus de douceur, profondément ancrée dans son âme et mitigée par une tolérance née de l’expérience autant que de la conviction. Mordrahan n’était pas tenté de la voler mais désireux de s’y plonger. Elle promettait chaleur et joie, une offrande sans conditions et sans jugement.
Le sorcier passait une bonne part de son temps libre en compagnie de la jeune femme et constatait que ces rencontres le laissaient à la fois apaisé et rempli d’énergie. La faim se faisait discrète, comme neutralisée, jusqu’au jour où Néalia se retrouva menacée en sa présence.
Un des membres de l’Ordre avait imprudemment manipulé un artefact ancien qui avait pris possession de son corps. La prêtresse tenta de le purger de cette influence et fut blessée avant que l’homme ne soit neutralisé. Néalia fut rapidement secourue et s’en tira sans conséquences mais Mordrahan dut quitter précipitamment les lieux pour ne pas céder devant ses pairs à la rage meurtrière qui l’avait envahi.
Ce soir-là, il avait découvert le pouvoir de sa propre souffrance puis avait tué à nouveau, cette fois de sang-froid, inconscient du fait que cela renforçait la noirceur de son essence.
Quelques jours plus tard, il avait échangé avec Néalia à propos de l’intuition et de l’instinct, puis sur les multiples facettes de l’amour avant que la conversation ne se déplace vers l’artisanat. La jeune femme pratiquait la calligraphie et en parlait avec passion. Il l’écoutait tout en contemplant son aura dont les lignes intenses se déployaient autour du cœur flamboyant de son âme.
Puis elle s’était levée, fixant du regard le lac au bord duquel ils aimaient s’installer. Il avait vu les couleurs tournoyer, changer, reflet des émotions contradictoires qui parcouraient la prêtresse quand elle s’était retournée vers lui pour lui avouer ses sentiments. D’abord hésitante, elle avait comme toujours gagné en assurance au fil de l’échange, obligeant Mordrahan à dépasser ses doutes.
Bravant ses réticences et ses mises en garde, elle avait initié leur premier baiser, déclenchant un processus qui les lierait à jamais. Pour la première fois de sa vie, il avait expérimenté le don de soi et la confiance absolue d’un être qui refusait la prudence et la logique pour suivre son intuition.
Au fil des jours, Mordrahan avait compris que le transfert d’énergie émotionnelle se faisait dans les deux sens. Elle lui offrait sa passion, brûlante, mais aussi un amour plus réfléchi, l’acceptant tel qu’il était et il lui rendait une émotion brute, nouveau produit de son évolution personnelle, qu’il était incapable d’analyser mais que la jeune femme ressentait avec force.
Néalia comblait son vide intérieur, ajoutant à l’embryon d’âme qu’il avait construit à partir des désirs et des sensations les plus primaires une puissance nouvelle, positive, profonde et solide.
Elle était sa Flamme, elle l’ancrait à la Réalité et le ramenait du côté de l’humanité.
Il découvrait la joie d’aimer mais aussi la peur de perdre l’être aimé…
Les éclairs déchiraient le ciel obscur, frappant à intervalles irréguliers le sol de pierre violette dénudée. Sous la lumière irisée des rivières d’énergie brute coulant entre les étoiles, la nuit et le jour se mêlaient en une pénombre permanente.
De toutes les terres de ce monde brisé, Raz-de-Néant était la plus extrême. A la lisière des réalités, les îlots de roche disloquée sombraient peu à peu dans le Néant Distordu, emportant avec eux des ruines hantées par des spectres inconscients de leur propre mort. Les créatures du Vide et les démons de la Légion Ardente se disputaient le territoire, chacun désirant exploiter le potentiel de cette frontière entre les mondes. Ici, les Sindorei exilés avaient bâti avec l’aide des Ethériens de gigantesques extracteurs de magie, puisant dans les profondeurs même de la matière les derniers vestiges de la vie autrefois présente sur ces terres et accélérant leur désintégration.
Perché sur un mur effondré, assourdi par le vacarme incessant des machineries arcaniques, Mordrahan contemplait la silhouette imposante de la manaforge.
Malgré la distance, il percevait la puissance qui en émanait. Le flux du Néant pulsait en ce lieu comme un cœur géant. Les battements du sien s’étaient synchronisés avec ce rythme souterrain et, comme il l’avait pressenti, il se sentait enfin à sa place.
A ses côtés le jeune drake du Néant qui lui servait de monture s’ébroua, le tirant de ses rêveries fascinées. Le sorcier se remit en selle.
Le drake décolla avant d’effectuer un large virage descendant pour se poser tout près de la manaforge. Accroupi derrière la crête de roche violette, Mordrahan étudia un long moment les rondes des patrouilles solfurie qui surveillaient l’immense structure. En contrebas de sa position, un énorme cristal rouge sang suspendu par des chaînes luisait d’un pouvoir dont le sorcier ressentait l’appel irrésistible.
L’éclaireuse Vada de l’Ordre des Quatre Tours lui avait raconté son expérience avec un tel cristal. Elle avait vu les mages solfurie en drainer l’énergie et leur avait dérobé leurs catalyseurs. L’émissaire des Clairvoyants à Shattrath lui avait demandé de poursuivre l’enquête. Elle avait testé elle-même l’effet du cristal, décuplant ses capacités de combat et procurant une sensation grisante de toute-puissance. Mordrahan connaissait trop bien ce genre de pratique pour ne pas vouloir vérifier par lui-même.
Un mage sindorei en robe rouge et or approchait de la masse écarlate. L’elfe tendit la main et un rayon de lumière d’un rouge intense se forma entre ses doigts et le cristal suspendu. Mordrahan activa sa vision magique. La source offerte inondait d’énergie le sindorei immobile, se nouant intimement à son l’âme et à son corps, les fortifiant tout en les distordant subtilement.
Comme l’avait soupçonné Mordrahan en prenant connaissance des rapports de Vada, le cristal ne contenait pas seulement du pouvoir arcanique brut, il renfermait également une puissance démoniaque concentrée qui conférait au cristal sa teinte sanglante. Les sindorei avaient suivi leur prince en croyant trouver en ce lieu le salut de leur peuple mais ils ne faisaient que plonger plus loin dans la dépendance et la corruption.
Tandis qu’il contemplait l’elfe en pleine extase, Mordrahan sentit en écho s’éveiller en lui une sensation profonde et indéfinissable de familiarité, une résonnance entre son essence et ce que le cristal abritait.
Réalisant ce que cela impliquait, il inversa sa perception pour examiner sa propre aura. Un bref instant, il perçut en lui-même un noyau de corruption démoniaque similaire à ce qu’il avait détecté sur le mage sindorei. Ce vortex obscur niché au sein de son âme fragmentée vibrait en harmonie avec le cristal rouge. Saisi d’un vertige intense, Mordrahan ne put observer plus avant. Prostré au sol, il mit plusieurs minutes à chasser la nausée qui l’envahissait.
Fermant les yeux, il se concentra à nouveau, focalisant son esprit sur sa vision intérieure pour analyser son aura.
Le Néant imprégnait chaque parcelle de cette région, chaque être qui y posait le pied et cette puissance diffusait en lui, alimentant la sienne, chargeant son essence avec plus de force que rien ne l’avait jamais fait. Le sorcier distinguait à présent clairement le tourbillon sombre parcouru d’ondes rouges et vertes, étroitement lié à l’essence écarlate et dorée du cœur émotionnel et au flux ardent orange et violet de ses pouvoirs magiques. Ce noyau corrompu avait certainement toujours été là, endormi, ne se manifestant que ponctuellement, masqué par les puissantes lignes de force dominantes. Il se réactivait dans cet environnement favorable à son renforcement.
Mordrahan rouvrit les yeux. Le cristal géant luisait face à lui, le sindorei s’était éloigné. L’appel se faisait hypnotique, se changeant peu à peu en cette faim familière dont le sorcier connaissait désormais le catalyseur. Luttant contre le désir sombre qui l’envahissait, il enfourcha sa monture, tournant son regard vers le tourbillon d’énergie au-dessus de la manaforge.
Le jeune drake du Néant perçut sa pensée et s’envola, se dirigeant droit vers le vortex pourpre. Ils plongèrent en son sein, se laissant porter par la colonne ascensionnelle.
Mordrahan ouvrit son esprit, détendit ses muscles et laissa le pouvoir brut l’imprégner. La magie amplifiait ses sens, sa pensée se fit limpide et froide, son corps comme anesthésié par une telle intensité d’énergie pure lui sembla se dissoudre puis se reconstituer.
Quand le drake émergea au sommet du vortex et reprit son vol, le sorcier songea qu’il ne s’était jamais senti aussi serein.
Il sourit. Ladigan avait raison. Son premier mentor lui avait dit d’aller à Raz-de-Néant, qu’il y trouverait des réponses. Il avait trouvé bien plus que cela. La clé de son équilibre. Ici il pouvait se ressourcer, régénérer la pureté inhumaine de son être, chasser tous ses doutes et maîtriser la violence de la Flamme.
Mordrahan dirigea le vol du drake vers Telredor, où les Quatre Tours avaient établi une base de recherches. Néalia travaillait là-bas, étudiant les textes locaux. Elle serait là à son retour. La chaleur douce de cette promesse irradiait dans le tissage nouvellement équilibré de son essence.
Le sorcier se retourna pour admirer l’étrange beauté des terres frontières. Il reviendrait. Régulièrement.
Les semaines avaient passé, puis les mois. La guerre de libération de l’Outreterre approchait de sa conclusion. Peu à peu, les peuples autochtones et les azerothiens avaient constitué un front commun, tandis que les forces de la Légion Ardente et les Illidari reculaient.
Mordrahan avait participé activement au combat, aux côtés de ses pairs de l’Ordre ou lors de missions solitaires. Ayant fait partie de ceux qui s’étaient aventurés au plus profond des terres corrompues, il reçut finalement une convocation des Clairvoyants. A’dal lançait l’ultime assaut sur le Temple Noir, bastion du démon-sorcier Illidan.
Quelques heures plus tard, Mordrahan rejoignait ses compagnons d’armes sur les crètes rocheuses dominant l’immense édifice. Malgré la corruption qui en imprégnait chaque pierre, le Temple conservait la majesté du sanctuaire qu’il avait été jadis. Le sorcier percevait aussi la puissance colossale enfermée à l’intérieur. Illidan avait choisi de faire de cet endroit le cœur de son royaume pour s’emparer du pouvoir qu’il recelait. Pouvoir qui lui avait permis de retourner les démons de la Légion en les libérant du contrôle de leurs maîtres. Mordrahan comptait profiter de l’intrusion des armées alliées dans le bastion ennemi pour en découvrir les secrets.
Face à la forteresse, devant les portes massives de la première enceinte, l’armée de l’Aldor et celle des Clairvoyants se rassemblaient en formation de combat. Le naaru Xi’ri flottait au-dessus des soldats tel un étendard défiant les démons postés sur les remparts. Les redresseurs de torts draenei et les magistères elfes de sang constituaient la première vague d’assaut, frontal et visible. Ils attireraient l’attention des troupes basées à l’entrée de la citadelle et libèreraient l’accès au premier niveau pendant que les combattants azerothiens s’infiltreraient dans le temple. Guidés par les rebelles roués et leur chef Akama, les commandos azerothiens devaient éliminer la menace pesant sur le peuple originel de ce monde et ouvrir la voie vers les étages supérieurs où la Gardienne Maiev espérait achever sa longue traque d’Illidan.
Mordrahan sentait monter en lui une exaltation fiévreuse. La tension du combat se mêlait à l’influence des pouvoirs concentrés dans les murs du sanctuaire. Le sorcier déployait la pleine puissance de sa magie, recourant à la démonologie pour la première fois depuis son intégration aux Quatre Tours. Il prit le contrôle d’un grand démon armé d’une hache massive, obligeant la créature à massacrer ses semblables. Quand le démon tomba, un autre prit sa place. Mordrahan s’était éloigné de ses amis, se frayant un chemin parsemé de cadavres dans le labyrinthe de salles de la forteresse. La part sombre de l’âme du sorcier jubilait, rassasiée de violence et de sang.
Mordrahan escorta un petit groupe de Cendrelangues jusqu’à l’endroit où se trouvait Akama. Une poignée de combattants azerothiens avait tué les gardes et tenait la position, tandis que le reste du groupe accompagnait le leader des Roués à l’intérieur de la salle où il devait mener le combat qui le libèrerait de la domination d’Illidan. Intrigué, Mordrahan les suivit.
Au fond de la pièce, une ombre humanoïde les fixait de son regard avide. La silhouette jumelle de celle d’Akama avait été scellée par des glyphes arcaniques complexes dont le pouvoir était entretenu par deux mages inféodés à Illidan.
Akama s’avança tandis que les combattants se répartissaient autour de lui, prêts à abattre les deux piliers du rituel figés dans leur transe. Mordrahan activa sa vision magique au moment où le roué tendait la main vers son double ténébreux, établissant un contact. L’aura de l’ombre captive reflétait en parfait miroir les lignes de force de l’essence d’Akama. Comme l’avait révélé Akama, Illidan avait scindé l’âme du roué pour le contraindre à lui obéir.
Les deux mages tombèrent rapidement, tandis qu’Akama brisait le sceau qui emprisonnait son jumeau d’ombre. Mordrahan vit les auras se mêler tandis que le reflet ténébreux approchait du roué. Le sorcier réalisa immédiatement que le processus de fusion ne serait pas aussi paisible qu’Akama l’avait escompté. Le fragment d’âme emprisonné avait souffert mille tortures dans ce lieu hanté par les spectres du passé et la corruption brutale du présent. Dévoré de souffrance et de violence, il cherchait à dominer l’âme scindée d’Akama et le corps qu’elle habitait.
Mordrahan comprenait trop bien ce qui se produisait pour laisser le roué se battre seul contre lui-même. Levant la main, il décocha un trait de feu en direction de l’ombre qui émit un hurlement strident. Le sorcier remarqua simultanément l’expression de soulagement sur le visage torturé d’Akama et la coloration verte inhabituelle mêlée au flux de flamme de son sortilège, tandis que les autres combattants venaient à leur tour assister le roué en affaiblissant son reflet sombre.
Petit à petit, l’ombre s’apaisa, avant de se fondre dans le corps d’Akama. Mordrahan vit les auras fusionner, s’équilibrer, puis une lueur dorée naquit au cœur de l’essence reconstituée du roué. Enfin libre, le leader des Cendrelangues tourna un visage radieux vers ses compagnons, les remerciant chaleureusement avant de diriger son escouade improvisée vers les escaliers voisins.
Mordrahan resta en arrière. Son attention avait été attirée par un flux étrange apparu dans son champ de vision alors qu’il sondait l’aura d’Akama. Les assaillants du Temple abattaient tout ce qui se dressait sur leur chemin, démons, spectres errants, serviteurs sindorei d’Illidan ou roués asservis. Toutes ces âmes plus celles des vétérans de l’armée alliée qui n’avaient pas été relevés à temps par les soigneurs étaient attirées vers une unique direction, convergeant en un ruban d’énergie que Mordrahan entreprit de suivre.
Dans cette partie du Temple, il ne croisa que des spectres, traversant un long passage aux dalles piégées de glyphes meurtriers. La rivière s’achevait dans une salle baignée d’une aura bleutée. Du sol fendu de profondes failles s’échappait un pouvoir brut venant se mêler à celui des âmes qui s’agitaient autour du gardien des lieux.
Mordrahan avait trouvé ce qu’il était venu chercher, le secret du pouvoir d’Illidan, la source pure cachée au cœur du Temple Noir.
Son gardien était un amalgame d’âmes solidifié en une entité tricéphale flottant au-dessus du sol. Le visage tourné vers Mordrahan affichait une expression de souffrance intense. Les yeux du gardien s’ouvrirent et fixèrent l’intrus. L’attaque fut immédiate.
Mordrahan reconnut le sortilège que la créature canalisait mais réalisa rapidement qu’il ne pouvait pas riposter. L’énergie magique qu’il tentait de modeler se retournait contre lui, le brûlant et amplifiant la douleur intense que le gardien infusait dans son corps et son âme. Souffrance. L’entité n’était que cela à cet instant. Le sorcier se concentra, déterminé. Il savait comment transmuter cette émotion, la cristalliser. Opposant sa volonté à celle du gardien, il inversa le flux qui drainait son essence. Le gardien s’immobilisa, ses yeux inhumains se fermant lentement, son expression s’apaisant tandis que la douleur de milliers d’âmes venait frapper Mordrahan comme un coup de bélier.
Quelques instants plus tard, une onde de calme et de douceur le parcourut, réparant les blessures de son corps et de son âme, bienfaisante comme une douche d’eau tiède et pure. Reprenant ses esprits, le sorcier contempla le ballet des âmes libérées. Tournoyant autour de lui, elles lui offraient la sérénité qu’il venait de leur rendre avant de plonger dans les fissures du sol vers l’abîme aveuglant de la Source.
Le gardien pivota sur lui-même, dévoilant à Mordrahan un second visage tourmenté. Cette fois, le sorcier savait à quoi s’attendre. Il affronta Désir puis Colère. A chaque fois, les âmes libérées venaient le régénérer avant de disparaître. Une fois ses trois aspects purifiés, le gardien sembla s’endormir, inerte. Mordrahan avança dans la salle, désireux d’examiner la Source dont l’énergie affluait par les failles dans le sol.
Une voix dans son esprit l’interrompit.
Ce pouvoir n’est pas pour les mortels. Que désires-tu vraiment ?
Le sorcier releva la tête vers le gardien dont les six yeux ouverts le fixaient en alternance au rythme d’une lente rotation.
« Je désire être complet. »
Les yeux se fermèrent et la rotation de l’entité s’accéléra. Saisi de vertige, Mordrahan sentit la puissance de la Source l’envelopper. Des visions s’imposèrent à son esprit, fugaces, intenses.
Un village primitif. Une pluie de météores donnant naissance à des infernaux. Un incendie aux flammes vertes. Violence sans limite, furie et massacre. Un démon ailé couvert de sang debout au milieu des cadavres calcinés. Des humains pitoyables et terrifiés se prosternant devant leur bourreau.
Le démon se retournait vers lui et il se retrouvait face à lui-même.
Un guerrier en armure noire, armé d’une épée runique, au regard glacé implacable, qui l’appelait « mon frère » et qui lui ressemblait comme un jumeau.
Un trône sombre, entouré de démons asservis. Une femme ressemblant à Néalia en plus âgée debout derrière le trône. L’homme siégeant sur le trône débordait de puissance mais avait la moitié du visage dévorée par la corruption. Son visage. Le Noir.
Néalia, assise dans un jardin, dans une ville élégante qui lui rappela Dalaran. Elle berçait un enfant aux cheveux de neige. Derrière elle, au sommet d’une tour, un œil géant veillait.
Agarthas, parlant avec la voix sans âge de l’âme ancienne qui le possédait parfois : « Le Phénix peut apporter la Renaissance par la Destruction ou la Destruction par la Renaissance. Lorsque viendra l’heure, l’œuf reprendra son vol. »
Un vertige, encore. La sensation d’être arraché à son propre corps puis remis dedans de force. Mordrahan revint à la réalité. Le gardien entouré des âmes tourbillonnantes ne bougeait plus et ses six yeux restaient clos.
Sous les pieds du sorcier, la Source irradiait avec force, imprégnant son être, ouvrant un nouveau canal pour alimenter la Flamme qui couvait en lui. Chaos.
Au loin, les combats se poursuivaient. Mordrahan quitta le Reliquaire des Ames et sortit du Temple Noir sans encombre. Il avait besoin de calme pour réfléchir.
La chute d’Illidan avait marqué une étape décisive dans la guerre contre les démons, même si Mordrahan restait perplexe. A ses yeux, Illidan n’avait fait que retourner les armes -et les troupes- de la Légion Ardente contre leurs maîtres. Il pouvait comprendre la méthode mais les objectifs demeuraient troubles, pour le moins. L’ancien sorcier kaldorei avait été capturé et emprisonné, ses suivants tués ou dispersés. Les démons qu’il avait libérés de leur esclavage allaient très certainement se battre entre eux pour prendre le contrôle de ce qui restait de son armée. Les troupes azerothiennes rassemblées à Shattrath tournaient maintenant leur attention vers la menace représentée par Kil’jaeden et les sindorei de Kael’Thas.
Mordrahan était rentré en Azeroth, comme la plupart des membres des Quatre Tours.
En arrivant au bastion, il fut convoqué par le Grand Commandeur qui lui proposa le poste de Commandeur de l’Essence. Moebius avait remis sa démission et quitté l’Ordre. Le pieux draenei avait participé aux combats en Outreterre et affronté la corruption démoniaque jusque dans sa chair. Il avait vu la détresse des siens et désirait poursuivre son oeuvre au service de la Lumière auprès de son peuple. Il avait recommandé au Grand Commandeur de confier la tête de l’Essence à Mordrahan. Hautement surpris de cet honneur, ce dernier ne pouvait qu’accepter.
Cependant, en prenant connaissance des documents confidentiels laissés par Moebius, Mordrahan commença à penser que le draenei n’avait pas exprimé l’intégralité des raisons qui le poussaient à quitter l’Ordre. A moins qu’il ne l’ait fait, mais que le Grand Commandeur se soit gardé d’ébruiter la chose…
Malgré l’heure avancée de la nuit, Mordrahan ne dormait pas.
Son esprit bouillonnait. Les unes après les autres, les briques s’empilaient, bâtissant le pont qui liait son destin à celui de l’Ordre des Quatre Tours.
Mordrahan se servit un verre d’eau fraîche et alluma la pipe que Moroana lui avait offerte. Moroana…
C’était seulement en apprenant son départ qu’il avait réalisé qu’elle lui manquerait.
Elle avait été parmi les premiers à l’accueillir à son retour de l’Outreterre. Il appréciait son tempérament impétueux et impulsif, si éloigné du sien. Moroana ne calculait pas, elle était franche, directe et entière dans ses affections comme dans ses haines. Mordrahan trouvait cette simplicité rafraîchissante.
Elle lui avait offert son amitié. Ils avaient combattu ensemble. Moroana était une tueuse implacable, comme lui. Elle appartenait à l’Epée, agissant le plus souvent comme éclaireur ou assassin. Pour l’avoir vue en action à plusieurs reprises, le sorcier savait qu’elle signait son passage en clouant sa cible à une porte avec ses poignards. Psychopathe, auraient dit certains. Efficace, pensait Mordrahan.
Leurs conversations insolites auraient décontenancé voire terrifié la plupart des gens. Il se souvenait parfaitement de la première, un soir sur les toits de Tereldor. Elle lui avait offert une belle pipe d’écume ouvragée, lui avait appris à l’utiliser, puis ils avaient fumé ensemble en échangeant leurs techniques de torture et d’intimidation.
La sensation de vide et de perte qu’il éprouvait le déconcertait. Il aurait voulu offrir quelque chose en retour à Moroana, pour pouvoir la soutenir dans sa mission loin des siens.
Il considéra pensivement la pipe qui rougeoyait dans le noir, identique à celle que la jeune femme possédait. Son regard s’illumina soudain et il sourit, son visage prenant une expression de douceur et de joie que seule Néalia connaissait.
Il se leva et prit un flacon de poudre enchantée dans un tiroir. Il roula le tapis de son bureau puis s’agenouilla et traça d’une main sûre un symbole complexe au sol tout en prononçant une incantation en Eredun. Le dessin se mit à luire, chargé de pouvoir dimensionnel.
Mordrahan plaça la pipe encore allumée au centre de la rune d’invocation et tira de sa poche le sachet de cristaux violets qui ne le quittait jamais.
Il déposa un des cristaux sur le foyer de la pipe et murmura un mot de pouvoir. La gemme s’éclaira d’une lueur interne, écho de la braise sur laquelle elle reposait. Il leva la main au dessus des runes
« Que mon pouvoir lie son âme à son corps comme la braise à ce foyer… Ast Kirath An Thiriosh ! »
Au dernier mot de la formule, les runes s’embrasèrent. Un pilier d’énergie jaillit du schéma d’invocation puis disparut, absorbé par le cristal, transformé en une sphère parfaite au cœur palpitant.
Mordrahan cueillit délicatement la pierre et ramassa la pipe. Observant la sphère, il se demanda si Moroana pouvait percevoir la magie qui la protégeait à présent. Il ignorait quelle était la portée maximale du sortilège, habituellement utilisé en présence de la personne à préserver. Il avait fait de son mieux pour l’amplifier, utilisant les pipes comme focalisateur et la lueur pulsant comme un cœur dans la gemme lui indiquait que la magie avait fonctionné.
Il ouvrit un tiroir de son bureau et enveloppa la pierre d’âme dans un tissu de soie avant de l’y déposer.
La pipe s’était éteinte. Il la ralluma et s’accouda à la fenêtre, tirant de longues bouffées tout en parcourant d’un regard pensif le bureau du Commandeur de l’Essence. Son bureau.
Son tabard reposait sur une chaise. Il avait pris l’habitude de le porter et le contempler ramena son esprit à ses réflexions précédentes.
Les Pairs de l’Ordre lui témoignaient du respect mais aussi de l’estime.
Il était accoutumé au respect né de la peur. Il l’avait connu du temps où il enseignait à l’Académie. Là-bas, certains le craignaient, d’autres l’admiraient et beaucoup le jalousaient. Il savait parfaitement qu’aucun n’aurait hésité à le poignarder pour prendre sa place si l’occasion leur en avait été donnée.
Formé au pouvoir dans un univers de faux-semblants et de corruption, habitué aux manipulations et totalement dénué de scrupules, Mordrahan réalisait peu à peu que la vie au sein de l’Ordre des Quatre Tours le transformait bien plus qu’il ne l’avait pensé.
Et pourtant… Cela ne changerait pas ce qui ne pouvait l’être. Combien parmi les Pairs seraient capables d’accepter la vérité à son sujet si un jour elle leur était révélée ?
Il imaginait sans peine le mépris glacé de Kaleshrius, la sentence implacable d’Aerth, l’horreur ou la pitié de Leetah, aussi insupportables l’une que l’autre à ses yeux.
Le visage de Gerssandre s’imposa alors soudain à sa conscience.
Elle aussi avait changé, plus encore peut-être que lui-même.
La jeune femme presque fragile qu’il avait rencontrée la première fois avait cédé la place à une personne dont il ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle lui ressemblait de plus en plus.
Il pensait savoir ce que cela signifiait.
Gerssandre maniait le feu arcanique, il l’avait vu, avec une froide efficacité et elle n’hésitait pas à tuer. Sans haine ni plaisir. Juste parce que c’était nécessaire.
« Le Vide.. » murmura-t-il.
Le Commandeur de la Plume avait fait le choix de la Voie du Vide, affermissant sa maîtrise d’elle-même et de son pouvoir et offrant au monde une image de détermination implacable.
« Que peut-elle avoir traversé pour changer ainsi ? » se demanda-t-il un instant.
Gerssandre était l’une des personnes les plus proches du Grand Commandeur, dont elle était un officier fidèle mais surtout l’amie. Il devenait de plus en plus manifeste que quelque chose rongeait Assahab, érodant sa conviction, le poussant à un retrait croissant. Il n’était plus que l’ombre de l’homme dont Mordrahan avait entendu le discours passionné un an plus tôt à Hurlevent. Les seules personnes qui l’entouraient à présent étaient sa sœur Ayana, son ami Tar et Gerssandre.
Mordrahan réfléchit, cherchant à recadrer ces données avec ce qu’il savait de l’Ordre et soudain les pièces du puzzle se mirent en place.
Mordrahan avait découvert en prenant son poste que Gerssandre et Tar menaient une enquête secrète diligentée par le Grand Commandeur en personne sur le passé de l’Ordre des Quatre Tours, plus précisément sur les origines des Fondements actuels, rédigés après un schisme interne qui restait dans l’histoire sous le nom de Grande Rupture.
Le sorcier tira longuement sur sa pipe, le regard dur, le visage de marbre.
L’Histoire ne pouvait jamais être totalement effacée et elle avait une fâcheuse tendance à se répéter. La Lumière ne pouvait exister sans les Ténèbres et les Quatre Tours avaient eu leur compte de ténébreux secrets, ombres que l’on disait disparues à jamais.
L’attitude de Gerssandre et du Grand Commandeur comme le départ de Moebius impliquaient que l’enquête avait mis à jour l’un de ces secrets.
Deux mois avaient passé. Assis sur le tapis moelleux de son nouvel appartement, Mordrahan contemplait les parchemins étalés tout autour de lui.
L’indice initial avait été fourni par Tar, l’ami discret du Grand Commandeur dont Mordrahan connaissait les aptitudes de démoniste. Fouillant pour son propre compte au sein des milieux occultes, Tar avait découvert un étrange poème.
Les recherches détaillées des espions de la Plume dirigées par le Commandeur Gerssandre en personne révélèrent que les archives internes comme celles des bibliothèques azerothiennes les plus connues semblaient avoir été soigneusement expurgées de toute information concernant cette époque vieille de plus de deux mille ans. Les quelques documents qui évoquaient ces temps troublés racontaient tous une histoire trop similaire pour être sincère.
L’Ordre des Quatre Tours fut fondé du temps des guerres trolles par quatre dignitaires des royaumes humains d’Arathor. Arith Gauphron, Aar Thivaël, Prythémus Lysandor et Assahab Calheb.
Arith Gauphron était l’un des premiers mages humains formés par les Haut-Elfes. Il aurait été le créateur de la Marque, l’emblème de l’Ordre porté par le Grand Commandeur. Ce bijou précieux d’origine elfique aurait servi à l’origine à lier les Fondateurs par un pacte scellé dans la magie et le sang, le Serment des Quatre, marquant le début du calendrier de la Fondation utilisé par les archivistes de l’Ordre.
Arith fut également l’auteur de la première version des Fondements, qui n’étaient alors qu’au nombre de six.
Aar Thivaël était un conseiller respecté du roi de Stromgarde. Ambitieux, rompu aux complots et aux intrigues, mais idéaliste malgré tout.
Prytémus Lysandor était un diplomate influent chargé des relations entre les cours humaines et elfique, décrit comme un homme passionné et juste.
Assahab Calheb était un général de l’armée royale, respecté pour ses nombreuses victoires et son courage, connu pour son intégrité.
L’Ordre des Quatre Tours avait pour but déclaré d’organiser un soutien pluridisciplinaire structuré aux royaumes humains dans leurs relations avec les Haut Elfes et dans leur combat contre les Trolls.
Au fil des siècles, l’organisation avait perduré, dans l’ombre des royaumes humains, conservant sa structure autour des descendants des Quatre Familles et son idéal affiché dans les Fondements.
Six cent ans après la Fondation, un conflit interne avait conduit à une refondation et à la rédaction des Sept Fondements actuels par Anmar Dris Al’Sahib Al’Rhea, sans que le Serment des Quatre ne soit pour autant brisé.
Mordrahan saisit le parchemin jauni par le temps et relut une fois de plus le premier texte, celui qui avait tout déclenché, celui dont les mots avaient résonné dans son esprit comme une prophétie. Le passé rejoignait le présent et la main du Destin pesait sur eux. C'était en raison de ces quelques phrases aux échos antiques et si chargées de symboles qu'il avait dès le départ pris l'affaire très au sérieux.
La Lumière des Quatre par la Cinquième est souillée
Ambigüe est la position du Vénéré
La vérité est à chercher de par les mondes
Afin de révéler à tous l'histoire immonde
Le sorcier tendit la main vers deux autres documents, copies réalisées par ses soins des deux feuillets suivants du récit du poète. Les originaux avaient été remis à la Grande Inquisitrice.
L’auteur de ces textes se nommait Elvirien, poète renommé contemporain de la Grande Rupture et membre de la Plume. Les mots d'Elvirien étaient teintés d'amertume et de lucidité et d'un sérieux qui tranchait avec ses écrits habituels désordonnés et futiles.
"L'Harmonie et la Stabilité de l'Ordre sont à ce prix. Il faut parfois reconnaître les mérites de l'action du chaos et bâtir dessus un avenir apaisé."
Ces paroles retranscrites par le poète étaient bien celles d'Anmar Dris Al’Sahib Al’Rhea, comme Mordrahan l'avait soupçonné. La Grande Inquisitrice Ayana le lui avait confirmé. Anmar avait été Arcaniste de l'Essence avant de devenir un des Sages de la Balance, ceux qu'on nommait à l'époque Vénérés, et ces mots résumaient parfaitement l'esprit du Septième Fondement qu’il avait ajouté aux Préceptes des Quatre Tours.
Mordrahan récupéra le parchemin enluminé où étaient inscrits les Sept Fondements.
Préceptes : les Sept Fondements
L’Ordre sert la cause de la Lumière.
Cela signifie au nom des deux premiers fondements la lutte contre les forces de destruction issues du Néant Distordu, la Légion Ardente et le Fléau. L’univers est un tout issu de la Création dont nous autre mortels sommes à la fois les héritiers et les garants.
Les troisième et quatrième fondement nous guident dans nos actions.
Agir avec vertu, discipline et honneur.
Ne pas laisser la haine ou la compassion aveugler notre jugement ou retenir notre juste lame.
Combattre sans relâche ni faiblesse notre ennemi.
La Lumière doit aussi éclairer nos âmes pour que notre chemin soit droit et sûr, que notre cœur reste pur et ouvert à ceux qui le méritent, et impitoyable pour les ennemis de la Création.
Le cinquième et le sixième nous le disent. Notre tâche implique souffrance et sacrifice. Il nous faut endurcir nos cœurs face aux faiblesses humaines et notre corps face aux épreuves.
Le septième enfin nous avertit de rester vigilants. Rester inflexibles et solides comme le roc sans pour autant sombrer dans un fanatisme aveugle qui nous conduirait à notre perte. Seuls les faits comptent. La vérité est dans la réussite.
Mordrahan songeait que la réalité concrète de ce credo allait totalement à l’encontre de ce dont il prétendait s’inspirer, l’harmonie de la Création.
Il reposa le document et reprit sa lecture du texte d’Elvirien en tirant une longue bouffée de sa pipe.
Il connaissait chaque mot par cœur à force d’avoir lu et relu les pages mais l’Ancienne Langue mêlait dialectes humains et tournures elfiques, ce qui rendait parfois les écrits difficiles à comprendre.
Face au contenu du témoignage du poète, Tar, Ayana, Gerssandre, Assahab et Mordrahan avaient chacun effectué une traduction puis avaient synthétisé une version finale afin de supprimer tout risque d’erreur.
C'est ainsi que le Vénéré clos notre dernière discussion. J'ai alors pris le parti de parcourir le monde et ne pouvant me résoudre à camoufler la vérité, j'ai entamé la rédaction de ces quelques feuilles.
Ce que vous tenez entre vos mains devrait, si l'action de l'Ordre a été efficace, ce dont je ne doute point, être le seul document à témoigner objectivement de l'événement le plus marquant de l'Ordre depuis le Pacte.
Il est désormais de notoriété publique que la Grande Rupture a débuté lors de la sixième lune de l'an 685 de la Fondation, l'Epée et la Balance ayant entrepris de renverser les institutions... Cette initiative malheureuse ne serait que le fruit d'une tension assez habituelle entre Tours qui aurait dégénéré.
Qui peut croire qu'un tel déferlement d'horreur, de cruauté et guerre interne puisse trouver son berceau de manière si inopinée, simple conséquence de l'absence d'un méta-fondement?
La vérité, telle qu'elle est apparue aux témoins objectifs qui n'ont pas accepté de se soustraire au devoir de lumière est la suivante: La Grande Rupture a trouvé son origine bien avant l'an 685, sous l'impulsion d'un dignitaire machiavélique d'une autre Tour.
Ce Commandeur, honnie soit sa mémoire, a froidement, inlassablement et sans honneur créé le terreau adéquat à une révolte et attisé le feu. Assassinats d'autres dignitaires camouflés en accidents ou morts naturelles, corruption intensive, propagation de rumeurs infamantes... Tout le registre à disposition des plus veules a été utilisé à cet effet.
Afin de ne pas impliquer les forces vives de sa propre Tour qui n'auraient probablement pas accepté un tel déferlement d'actes ignobles, ce maudit Commandeur a brisé une règle ancestrale de l'Ordre et a sollicité l'appui et le soutien, à la fois financier, matériel et humain d'une famille étrangère à l'Ordre.
Qui peut croire qu'une faction tierce ait à ce point influé sur le cheminement de notre Ordre... Qui peut croire que l'Epée et la Balance, longtemps méprisées et considérées comme étant à l'origine de la Grande Rupture ont été en fait des victimes durables d'une machination diabolique?
Ce texte accusait la Plume ou l'Essence. Mordrahan avait donc interrogé la Grande Inquisitrice pour connaître l'identité des deux Commandeurs de l'époque.
Ethanaël Al'Verhhim Al'Oziria pour la Plume
Orih Gauphron Al'Benathon Al'Gallinia pour l'Essence
Lors de la conversation qui avait suivi, tout en refusant d'accorder du crédit aux textes d'Elvirien, Ayana avait défendu avec vigueur et avec des arguments percutants la mémoire d'Orih. L'homme qui avait approuvé les bases de la réconciliation et poussé Anmar à écrire le Livre des Sept Fondements ne pouvait être le monstre destructeur décrit par Elvirien.
Ayana n'avait pas eu un mot pour Ethanaël... Mordrahan avait alors lancé les limiers de la Plume à la recherche d’informations sur cet homme, sur sa vie et sur les traces qu'il avait laissées dans l'histoire de l'Ordre. Le Commandeur Gerssandre n’avait émis aucune objection, désireuse avant tout de faire éclater la vérité. Mordrahan savait que Gerssandre irait jusqu’au bout, même si cela impliquait de dévoiler la trahison de son antique prédécesseur.
Pendant que les espions de la Plume fouillaient les archives, un petit groupe trié sur le volet de membres de l’Ordre suivait la piste laissée par Elvirien. Le poète avait fragmenté son récit et caché chaque élément en un lieu différent, dans des coffres piégés localisés par des énigmes. Il avait fallu quatre semaines pour rassembler tous les documents.
Mordrahan ramassa la page qui avait ajouté une autre pièce au sombre puzzle.
L'identité de ces étrangers si influents.
Le nom de cette damnée faction tierce, la famille Abn Kad'Ruhn, sera particulièrement familier à l'historien avisé que vous êtes peut-être. Cet historien comprendra aisément que si d'aventure il s'ébruitait que l'Ordre avait retrouvé gloire et magnificence en partie grâce à l'aide de cette famille, il serait immédiatement mis au ban du royaume et se disloquerait probablement.
Par faiblesse et manque d'engagement, j'ai décidé de laisser quelques notes dans le monde, assez évasives, qui pourraient éventuellement attirer l'attention d'ennemis intimes et jurés de l'Ordre... Ainsi, le seul Destin choisira de punir ou non les liens honteux et houleux contractés par le passé entre ce Commandeur damné et cette famille sinistre de réputation.
"Cette cinquième famille vient souiller l'équilibre et l'harmonie des Quatre Tours" me répétais-je inlassablement.
Moins de dix ans sous l'influence néfaste de cette famille furent nécessaires pour briser l'Ordre des Quatre Tours, le génie de l'organisation Abn Kad'Ruhn étant de réussir à faire endosser la paternité de l'éclatement aux Tours de l'Epée et de la Balance...
Une âme damnée maîtrisait les ficelles de ces opérations, bientôt surveillées avec un intérêt quelque peu dégoûté par une personnalité beaucoup plus en retrait de l'Ordre...
Pendant que l’Essence planchait sur la nouvelle énigme, la Plume partit en quête d’informations sur la famille Abn Kad’Ruhn. Si elle avait si mauvaise réputation dans le royaume, le SI7 saurait quelque chose. Ils connaissaient toutes les organisations criminelles présentes et passées ayant un tant soit peu d'envergure.
Le rapport laconique était rapidement arrivé sur le bureau de Mordrahan.
La famille Abn Kad'Ruhn avait été l'ennemi le plus dangereux et le plus haï du royaume de Strom entre les années 600 et 700 du calendrier de la Fondation. Elle disposait d’un pouvoir de nuisance immense, presque au grand jour, ce qui expliquait que son nom soit encore connu deux mille ans plus tard. Le crime ultime, qui valut à cette famille une haine absolue du pouvoir royal fut une tentative d’assassinat du Roi lui-même vers l'an 640 de la Fondation.
Bizarrement, cette famille avait vu son pouvoir et sa présence diminuer, sans raison connue, à partir de l'an 690.
Mordrahan considéra pensivement le feuillet suivant, récupéré en Arathi au pied du Mur de Thoradin.
La révélation était si abrupte qu'il avait dû lire le texte à deux reprises la première fois avant de réaliser de qui parlait Elvirien.
L’ombre du Commandeur se posait lentement mais inexorablement sur les Quatre Familles. Les actes commis s’enfonçaient chaque jour un peu plus dans l’horreur jusqu’à ce jour maudit du « Massacre des Innocents » qui vit tant de vénérables anciens tomber sous la perfidie. Les esprits forts étaient implacablement écartés. Les caractères faibles s’inclinaient opportunément devant celui qui gagnait chaque jour un peu plus de pouvoir…
Afin de simuler un semblant d’équilibre avec son alliée de circonstance, il fit créer l’Oeil d’Arith par la Plume, remplissant ses rangs des meilleurs assassins de la famille Abn Kad’Ruhn. La Plume fut fort niaise de se croire à la tête d’une unité secrète d’une efficacité diabolique. En effet, de par les liens qu’elle avait tissés avec les Abn Kad’Ruhn, l’Essence s’était assurée de l’allégeance de l’Oeil et en contrôlait de fait tous les agissements.
Le Commandeur maudit s’était assuré une mainmise complète sur les Quatre Tours. Son regard noir et intense donnait même le sentiment qu’il détenait au travers d’un Ordre soumis à sa seule volonté une armée fantastique qui lui ouvrirait de nombreux nouveaux horizons… Quelle vanité de se croire ainsi le nouveau Porteur de la Marque…
La désillusion fut cruelle. Il ne put jouir longtemps de l’immense pouvoir qu’il avait réussi à concentrer entre ses mains, victime de la lame traître de son fidèle protégé.
L'Essence... Orih Gauphron... Anmar...
Si cela était vrai l'histoire officielle n'était qu'un immense mensonge. Mordrahan ne doutait plus de la véracité du texte d'Elvirien. Tout cela était trop énorme pour être une mystification. La réalité était terrible, brutale et malheureusement bien plus crédible.
D’autres questions affluaient en cascade. Gerssandre savait-elle ce que cachait l'Oeil d'Arith? Le Grand Commandeur, gardien silencieux et sombre de la mémoire de l'Ordre, connaissait-il la vérité? Cela aurait expliqué bien des choses...
Le dernier feuillet avait été récupéré alors que l’Ordre plongeait dans la tourmente.
Après de nombreuses recherches, j’ai pris conscience que son fidèle protégé avait très tôt détecté l’ambition dévorante du Commandeur damné. Au lieu de tenter de circonscrire sa folie meurtrière, le Vénéré avait choisi au contraire de le soutenir et même de lui insuffler une ingéniosité nouvelle. Orih Gauphron Al’Benathon Al’Gallinia aura vilement et vainement travaillé pour un autre, curieux épilogue d’une vie dépravée.
De manière surprenante, le Vénéré, les mains encore entachées du sang du Commandeur de l’Essence, ne voulut pas s'emparer de la position tant convoitée de Grand Commandeur mais préféra adopter la posture du rassembleur, du bâtisseur, quelque peu en retrait au sein de la Balance. Etait-ce une conviction profonde ou avait-il pressenti que la postérité ultime lui serait acquise de la sorte ? Hélas, je ne le sais…
Lors du dernier entretien que le Vénéré m’a accordé, il n’a eu de cesse de me préciser que, même si son ambition était noire, l’action du Commandeur était salutaire pour l’Ordre. Selon lui, l’Ordre devait oublier les fantômes du passé et purifier en profondeur ses fondements. La vraie nature de la Grande Rupture était plus à ses yeux l’illumination des préceptes par le septième fondement plutôt que la déchirure en elle-même qui était née quatre ans auparavant.
Ses dernières paroles résonnent encore longuement dans mon esprit ;
« La souillure trouve toujours sa source à l’Origine. Dure et longue a été la traque mais l’Harmonie et la Stabilité de l’Ordre sont à ce prix. Il faut parfois reconnaître les mérites de l’action du chaos et bâtir dessus un avenir apaisé ».
Il entreprit alors de faire disparaître toute trace des évènements passés, détruisant récits et indices, réécrivant des pans entiers de l’histoire et écartant l’influence de la famille Abn Kad’Ruhn que ce soit en les intégrant au sein de l’Oeil d’Arith ou en les chassant. Puis il rédigea le Livre des Sept Fondements, base d’un nouvel Ordre.
J’ai préféré de mon côté quitter ma Maison, à la découverte du Monde. Pour moi, le Vénéré ne l’est plus, il n’est qu’Anmar.
Mordrahan se leva et rangea les documents dans le coffre qui en plus de ses secrets gardait à présent ceux de l'Ordre.
Le Grand Commandeur avait pris connaissance du dossier complet puis avait demandé aux responsables des Tours de ne pas divulguer ces informations. La Balance devait prendre le temps de réfléchir aux conséquences de l’imposture afin de préparer une refondation des préceptes de l’Ordre des Quatre Tours.
Le mal était fait, cependant. Le ver était dans le fruit, le doute grandissait dans les âmes de ceux qui connaissaient la vérité comme dans les esprits de ceux qui l’ignoraient mais qui percevaient l’atmosphère délétère née des secrets dissimulés.

Mordrahan sentait le déséquilibre s’accentuer de jour en jour.
Tar poursuivait son enquête parallèle, à la recherche d’un ouvrage rédigé par Anmar lui-même alors qu’il servait Orih Gauphron. Le démoniste affirmait que le Livre de l’Augure permettrait de comprendre les motivations réelles des actes du Fondateur mais également d’accéder aux secrets les plus sombres du Commandeur déchu.
Le Chancelier de la Plume Aerth décida de dénoncer les agissements de Tar et accusa Mordrahan dans la foulée. Aerth n’avait pas consulté son Commandeur avant d’agir et faisait référence à des actes dont il avait connaissance depuis des mois. Mordrahan pouvait comprendre comment ces fidèles de l’Ordre établi jadis par Anmar se raccrochaient à ses dogmes, tentant de sauver les apparences autant que l’essence de leurs convictions, mais le moment lui parut fort mal choisi.
La Grande Inquisitrice prit note des accusations de magie démoniaque portées contre les deux chercheurs, sans manifester aucune émotion. Mordrahan savait pertinemment qu’elle en était informée depuis longtemps et tolérait ses pratiques comme celles de Tar tant qu’ils servaient les intérets de l’Ordre. Le Septième Fondement, encore…
Le Grand Commandeur ne se montrait plus en public, restant enfermé dans ses appartements. Seule sa sœur Ayana était autorisée à lui rendre visite. Parfois, à la nuit tombée, il sellait un cheval et partait au galop, seul, pour des escapades de plus en plus longues.
La lune était pleine et le ciel clair quand les premières conséquences de la déstabilisation fondamentale des Quatre Tours apparurent aux yeux de tous.
Le crépuscule s’obscurcissait, la nuit plongeant la cour du bastion dans une pénombre épaisse tranchée par la vive lumière lunaire. Les soldats de quart patrouillaient, confiants dans la sécurité des hautes murailles de la citadelle et habitués à ce que rien ne vienne troubler sa tranquillité.
Le premier homme à remarquer le phénomène fut une des sentinelles du rempart. Une grande ombre verticale projetée sur la Tour de la Balance, au mépris total de la position de la lune dans le ciel par rapport à la citadelle.
Se croyant le jouet de son imagination, le soldat en appela un autre et bientôt toutes les Epées rassemblées dans la cour s’approchèrent prudemment de cette obscurité qui semblait exister par elle-même.
Quelqu’un vint frapper à la porte de Mordrahan, en quête du savoir rassurant de l’Essence.
Quand le sorcier sortit de sa tour et posa son regard sur l’ombre massive qui lui faisait face, il comprit immédiatement qu’un point de bascule avait été franchi.
L’ombre se dressait dans l’espace comme une tour ténébreuse, jumelle spectrale parfaite des quatre structures qui encadraient la citadelle. Bien qu’immatérielle, elle projetait une ombre fixe sur la Tour de la Balance, ce que Mordrahan interpréta spontanément comme un message, un écho aux révélations qui ébranlaient les fondations de l’Ordre.
Le sorcier activa sa vision magique et eut l’impression d’être aspiré par un abîme sans fond. La Tour Sombre distordait la structure même de la Réalité autour d’elle, elle n’était que le reflet dans cette dimension d’un objet suspendu à la frontière de l’Existence et du Néant. Saisi de vertige, Mordrahan cessa son examen, non sans avoir eu l’impression fugitive que quelque chose l’observait en retour.
Il recula d’un pas et prit conscience de la présence d’Agarthas à ses côtés. L’elfe se tenait très droit, le regard figé. Quand il parla, ce fut avec la voix déphasée, comme issue d’un lointain passé, de l’âme ancienne qu’il abritait.
Il ne faut pas voir les Quatre Tours comme une structure figée dans le Temps et l’Espace.
La Tour de la Balance est au centre de l’édifice. Elle n’est pas là pour juger, elle est là pour montrer où l’Equilibre n’est plus, où les murs se fragilisent. C’est le pivot, le point d’appui. Si celui qui siège au faîte de la Balance doit équilibrer les choses, il ne peut se contenter d’une seule vue. Il doit donc bouger.
Les trois autres Tours sont axées sur celle de la Balance, qui elle voyage, ou plutôt existe en de multiples lieux.
La Tour Sombre est l’ombre de la Balance. Elle a toujours appartenu à l’Ennemi d’une certaine manière. Elle est l’Epée noire, le Noir Savoir, l’Oubli de l’Ombre. Mais elle doit exister, car ce qui est nié se retourne contre vous.
Comme en réponse à ces mots, la Tour fantomatique parut vaciller, avant de commencer à se dissoudre dans l’air. Quelques minutes plus tard, il n’en restait rien.
Mordrahan avait tenu à plaider lui-même sa cause devant la Grande Inquisitrice.
Les accusations qu’Aerth portait contre lui remontaient à une période précédant les révélations majeures qui secouaient les fondations mêmes de l’Ordre des Quatre Tours. Le contexte avait changé et les faux-semblants n’avaient plus de raison d’être. Le Commandeur de l’Essence pouvait maintenant présenter ses arguments sans détours.
La Vénérée Ayana l’écouta avec attention, sans manifester d’émotion particulière, assise sur une chaise dure à haut dossier tandis qu'il arpentait la pièce tout en parlant.
« Notre Ordre est un symbole dont la signification va bien au-delà de nos vies mortelles. Les Quatre Tours puisent leur force et leur sens dans la Création elle-même. La Création n’est pas statique, elle est un équilibre de forces en mouvement.
Pendant des siècles, les Anciens ont fait le choix de ne considérer qu’une face du miroir. Un déséquilibre dont l’histoire nous démontre les méfaits. De la même manière que l’Ombre et la Lumière sont indissociables, l’Existence ne peut être véritablement appréhendée sans tenir compte de son reflet, le Néant.
Les Fondateurs des Quatre Tours actuelles ont fait le choix de l’Existence. Ils ont renié le Néant. Une erreur qui a engendré ignorance et perversion.
Aucun pouvoir quel qu’il soit ne doit être interdit sinon la convoitise que cette interdiction engendrera deviendra le plus noir des pouvoirs. La connaissance des deux moitiés de l’Univers est le seul rempart contre la corruption.
En ces temps de refondation, il nous faut appliquer comme Anmar l’a fait le Septième Fondement. Nous ne pouvons combattre l’ennemi sans connaître toutes ses armes et ses secrets. Si nous voulons éviter que la corruption ne s’infiltre dans nos rangs, il nous faut avancer les yeux ouverts. Etudier, utiliser au besoin. Avec lucidité et méthode et sous la protection que confère la Lumière de la connaissance.
C’est ce à quoi je m’emploie depuis longtemps. Tous mes actes n’ont eu qu’un seul but. Comprendre, savoir et maîtriser.
Si vous considérez que ce que j’ai accompli pour moi-même et pour l’Ordre va dans le sens des valeurs qui sont les nôtres, alors je vous demande de me confirmer dans mes fonctions à la tête de l’Essence et de me permettre de bâtir avec le concours de la Balance une nouvelle voie de recherche. »
La Grande Inquisitrice hocha la tête en silence avant de se lever, signe que l’entretien était terminé. Sur le pas de la porte, elle commenta simplement.
« Merci de votre franchise, Commandeur. La Balance publiera bientôt ses Edits. »
La sentinelle de service devant le couloir d’accès aux quartiers privés de la Balance transpirait sous son armure.
Depuis cinq jours, le Grand Commandeur s’était volatilisé et les messagers encagoulés qui passaient tels des ombres pour se rendre chez la Vénérée n’avaient rien d’engageant. Le garde ne pouvait s’empêcher de reculer chaque fois qu’un pas se faisait entendre depuis l’intérieur, redoutant à chaque instant de voir surgir la Grande Inquisitrice.
Ayana n’était pour ainsi dire pas sortie de ses quartiers depuis cinq jours. Les serviteurs qui lui portaient ses repas murmuraient qu’elle était dans une rage indicible et la sentinelle avait entendu une fois un son de verre fracassé. Juste après le passage du Commandeur de la Plume. Les nouvelles qu’elle avait apportées avaient eu raison du calme minéral de la Vénérée.
Finalement, la Grande Inquisitrice ouvrit sa porte et se planta devant le garde qui plongea dans un salut impeccable.
Ayana affichait un visage impénétrable, figé tel un masque, mais ses yeux flamboyaient de fureur retenue et sa main était légèrement crispée sur le parchemin roulé qu’elle tenait. Sa voix contrôlée était plus glaciale encore qu’à l’accoutumée.
« Epée, prenez ceci. Que ce soit affiché dans la grande salle de nos quartiers, afin que nul Pair ne puisse négliger d’en prendre connaissance. »
Elle tendit le parchemin au garde, puis ajouta
« Vous êtes encore là ? »
Son ton impliquait des promesses de supplices raffinés et la sentinelle se hâta de saluer et de prendre la direction de la salle commune.
L’Epée déroula le parchemin et le fixa soigneusement sur le tableau d’affichage de la salle commune, prenant soin d’écarter les autres documents déjà en place pour que la proclamation soit bien visible, puis il recula et entreprit de lire le texte. Ses yeux s’écarquillèrent de stupéfaction et il jura entre ses dents avant de rejoindre son poste avec une sensation qui ressemblait étrangement à du soulagement. Mieux valait finalement n’être qu’un soldat ordinaire.
Sur le panneau, le parchemin orné de la Marque étalait ses mots implacables, scellés par le sceau écarlate de l’Inquisition.
Le Grand Corps Inquisitorial, par l’intermédiaire de la Vénérée Ayana Thivaël Al’Bahan Al’Luhin,
Proclame les décrets suivants
Les nommés Aerth et Leetah sont à ce jour déclarés coupables de désertion. Ils sont déchus de leur statut de Pairs par la présente et déclarés ennemis de l’Ordre, ceci jusqu’à ce que la lumière soit faite sur leurs actes.
Les sus-nommés sont actuellement en fuite. Ordre est donné à tous les Pairs de recueillir tout renseignement susceptible d’étayer l’enquête de l’Inquisition.
Le Grand Corps Inquisitorial déclare d’autre part ouverte la traque qui doit conduire à la comparution des traîtres devant la justice de l’Ordre.
D’autre part, le Grand Corps Inquisitorial a terminé son enquête sur les accusations portées contre le Commandeur de l’Essence Mordrahan.
Par la présente le Commandeur est confirmé dans ses fonctions et le Grand Corps Inquisitorial, par l’intermédiaire de la Vénérée Ayana Thivaël Al’Bahan Al’Luhin, se porte garant de son respect des principes énoncés par nos Fondements.
Nul doute ne doit subsister dans l’esprit des Pairs.
Galaäd Dar Anmar I Dûr Arith Dar
Dans son bureau au sommet de la Tour de l’Essence Mordrahan relisait ses notes.
Le Concile réuni trois jours plus tôt dans l’urgence avait été agité, ce qui n’avait rien d’étonnant au vu des nouvelles apportées par les émissaires de la Balance.
Assahab… porté disparu. De manière suffisamment sérieuse pour que sa sœur parte à sa recherche en ayant organisé sa succession. Cela signifiait qu’Ayana avait acquis la certitude que le Porteur de la Marque ne reviendrait pas, cette fois. Selon toute logique, elle était juste allée récupérer la Marque… et le corps de son frère.
Mordrahan se remémora les quelques conversations qu’il avait eues avec le Grand Commandeur. C’était un homme taciturne et tourmenté, qui ne souriait jamais et qui ne semblait apprécier que les rares moments où il pouvait oublier les devoirs de sa charge.
Le sorcier soupira. Assahab faisait partie de ces rares individus qui contrôlaient suffisamment bien leurs émotions pour que leur aura soit indéchiffrable mais ses paroles désabusées reflétaient une âme morte à l’intérieur. Peu à peu sa flamme s’était éteinte, sans doute suite à quelque tragédie du passé… Usé, il avait continué à accomplir ses devoirs, sans passion, jusqu’à ce que même cela s’écroule.
Les réactions à l’annonce avaient été violentes.
L’incrédulité dans les rangs des Pairs était devenue colère et le chagrin avait fait place à une hostilité dont les Inquisitrices avaient fait les frais. Cependant, les deux assistantes d’Ayana avaient accompli leur tâche, respectant scrupuleusement les volontés de la Vénérée.
La Refondation s’accomplissait. Etait-ce finalement ce qu’Assahab voulait ? Possible…
Le retour aux antiques structures pré-Rupture s’accompagnait de tentatives d’évolution et la Balance était toujours là, pivot et sentinelle. Cette fois elle avait été un révélateur. Le chaos avait surgi au cœur de l’Ordre, l’orage avait ébranlé ceux qui étaient les plus fragiles.
Mordrahan reposa les feuillets, laissant son regard dériver sur la tapisserie ornée de la Marque qui pendait au mur derrière son bureau. Le Grand Commandeur avait incarné un idéal qui ne devait pas mourir avec lui. Le Haut Conseil des Trois devrait poursuivre son œuvre. La Balance avait posé la première pierre en nommant les trois Commandeurs à la tête de l’Ordre mais il fallait à présent consolider l’édifice.
Il considéra les noms listés sur la proclamation de la Balance.
Moroana, nouveau Commandeur de l’Epée. Fière, impétueuse et loyale.
Kelric, devenu Inquisiteur. Il avait la Foi et la conviction, mais il devrait apprendre à manier le Septième Fondement. Enrya l’aiderait, elle avait du bon sens et savait comment fonctionnaient les rouages secrets de l’Ordre.
Belgrim, nommé Haut Capitaine de la Veille de Strom. Un nain solide comme le roc, méfiant et incorruptible. Le débat sur la place de la Veille vis-à-vis de l’Epée s’annonçait houleux.
Arpentant la cour déserte du bastion des Quatre Tours en tirant nerveusement sur sa pipe, Mordrahan espérait et redoutait à la fois de voir réapparaître l’ombre de la Tour Sombre. Surgie du Néant au moment où le crépuscule cédait la place à la nuit, elle avait glacé d’horreur viscérale ceux qui avaient osé pénétrer dans son aura de noirceur absolue. Immatérielle mais bien présente, elle avait semé la panique au sein de l’Ordre pendant plusieurs heures avant de s’évaporer, comme la première fois.
Cette nouvelle intrusion avait agi comme un amplificateur des doutes et des craintes qui rongeaient l’âme des Pairs depuis le Concile.
Mordrahan les avait observés pendant l’assemblée. Angoisses. Incertitudes. Colère, violence. Ils se dressaient les uns contre les autres comme des oiseaux affolés cherchant la sortie de leur cage.
Malgré tout il avait saisi quelques lueurs d’espoir.
Le calme d’Enrya… jusqu’à ce qu’elle panique.
La franchise brutale de Moroana… vaincue par la sensibilité qu’elle refoulait.
La sérénité de Néalia… poussée à bout par le constat de la déliquescence ambiante.
La Foi de Kelric… qui menaçait de basculer.
La rugosité blasée de Belgrim…
La fuite du Chancelier de la Plume Aerth en compagnie de l’ancien Commandeur de l’Epée Leetah divisait les membres de leurs Tours. Mordrahan savait que d’autres partiraient rejoindre les officiers déchus. Ce n’était pas un schisme, c’était un tri nécessaire entre ceux qui acceptaient la vérité nue avec la volonté de rebâtir et ceux qui refusaient d’évoluer.
Etrangement, plus il les voyait s’enfoncer dans les Ténèbres, plus lui-même se sentait détaché et sûr de son but. L’Equilibre. Parce qu’il était devenu leur ancre, même s’ils n’en avaient pas encore conscience.
Le chemin était tracé, à présent. Les murs se lézardaient, l’édifice tout entier menaçait de s’effondrer dans les abysses. Le temps était venu.
Le Phénix apportera la Destruction par la Renaissance ou la Renaissance par la Destruction.
Des passions individuelles cristallisées par le Doute naissait une terrible obscurité mais avec un soutien adéquat, un pivot solide, il pouvait en sortir une essence sublimée, purifiée. Une lame trempée par l’épreuve et forgée au feu de la Foi. Un Ordre renouvelé, mais pour cela il faudrait aussi reconquérir la Tour Sombre et avant d’agir Mordrahan devait assurer ses arrières.
Mordrahan se dirigea vers les quartiers de la Balance à présent occupés par les deux Inquisitrices assistantes d’Ayana.
Aranka Louvencourt Al’Fedor Al’Dara l’accueillit en silence, s’inclinant avec solennité avant de l’examiner longuement.
« Vous ne semblez pas étonnée de ma visite, Inquisitrice… » commenta le sorcier d’un ton neutre.
Elle répliqua de même, sans sourire, le fixant toujours de ce regard sans âge qui lui rappelait Ayana.
« En vérité je ne le suis pas. Entrez, Commandeur… »
Le salon était cossu et austère, inchangé depuis sa dernière conversation avec la sœur du Grand Commandeur. Comme la Vénérée Ayana, Aranka l’écouta avec attention, posant juste de temps à autre une question précise et incisive comme un coup de lame.
Il eut très vite la sensation qu’elle savait déjà où il voulait en venir. Cependant, elle s’abstint de toute réflexion pouvant passer pour un assentiment ou une dénégation. Elle se tenait devant lui comme un miroir, impassible et concentrée.
Finalement il prit congé. Il avait la réponse qu’il était venu chercher. Elle ne lui bloquerait pas la route, tant qu’elle jugerait que son chemin servait les intérêts de l’Ordre, mais chercher son soutien était prématuré.
La porte refermée, l’Inquisitrice se dirigea vers un secrétaire ouvragé. Elle tira une clé de son corsage et ouvrit le meuble avant de rester un long moment à considérer pensivement un rouleau de parchemin qui reposait entre deux piles de documents. Dans la cire qui le scellait était imprimé le cachet personnel d’Ayana Thivaël Al’Bahan Al’Luhin.
« Vous aviez vu juste, Vénérée… Comme toujours… Et même absente, vous continuez à nous guider. Et quand le moment viendra, s’il vient, vos ordres seront appliqués…»
L’orage tonnait sur le bastion des Quatre Tours, faisant vibrer les murs et affolant les montures dans l’écurie. L’atmosphère électrique ajoutait à la tension latente des esprits tourmentés une pression physique que la pluie refusait de venir soulager.
La cour de la citadelle était vide, illuminée par saccades de la lueur pourpre des éclairs qui zébraient le ciel sans relâche. La lune jouait à cache-cache avec les nuages et des ombres dansaient au pied des murailles et des bâtiments.
Plus personne ne sortait à la nuit tombée, hormis les soldats de garde qui avaient été groupés par patrouilles de deux. Mordrahan les observait depuis la fenêtre de son bureau, marchant l’arme à la main et le dos droit mais le regard inquiet chaque fois qu’il se portait sur le périmètre sécurisé marqué par des cordes tendues sur des piquets. La peur transpirait des murs et des hommes maintenant.
Les hommes de l’Epée étaient braves, ils avaient combattu la Légion et le Fléau, ils avaient veillé sur la Porte des Ténèbres mais ce qui se passait au sein de leurs murs les perturbait bien davantage. C’était un ennemi invisible, intangible, indescriptible.
Mordrahan examina le périmètre délimitant la zone où à deux reprises était apparue la Tour Sombre. La verraient-ils cette nuit ?
Il songea à sa conversation avec Enrya, première membre de l’Ordre à être entrée dans ce lieu mystérieux où elle avait découvert des laboratoires abandonnés, alchimie, ingéniérie, forge, ainsi qu’une salle d’entraînement et de torture digne de Ravenholt.
Les spectres qui hantaient l’endroit avaient empêché la voleuse d’explorer plus avant, mais Enrya avait été marquée d’une empreinte scellée dans son âme. Choisie.
La Tour sombre, domaine de l’occulte au sens premier du terme. La Tour des secrets, des Arts pratiqués dans l’ombre. La Tour des joaillers, des Alchimistes et des Forgerons, maîtres en création et transmutation, sublimant la matière brute issue des entrailles de la Terre et des larmes d’Elune.
La définir ainsi donnait tout son sens au choix de sa nouvelle Maîtresse. Enrya, membre d’élite de l’œil d’Arith, habituée des ombres et des complots, en était un parfait symbole.
Ce qui s’était produit la nuit précédente laissait Mordrahan à la fois perplexe et convaincu qu’il s’agissait d’un plan organisé. Ainsi envisagé, le but de la manœuvre devenait limpide.
La Tour devenait peu à peu plus réelle. Une porte s’ouvrait mais cette réalité était le fruit de l’action du Néant sur l’Existence. D’abord une ombre, puis des phénomènes plus évolués.
La nature des matérialisations l’intriguait. Elles avaient toutes un point commun. Elles reflétaient les terreurs les plus ancrées dans l’âme humaine.
Un être indescriptible, mais sur une monture que tous connaissaient comme étant celle des démonistes… Un cadavre animé, symbole de nécromancie… Des hurlements de damnés… Et deux morts inexplicables. Mordrahan était persuadé qu’on ne trouverait aucune trace physique et il n’était pas loin de penser que tout cela n’était que le fruit de la conscience primale des témoins, rendu réel par le pouvoir du Néant.
Semer la peur et le doute. C’était le résultat obtenu et certainement celui désiré.
La bannière d’Agarthas avait été jetée à bas, comme pour nier la volonté d’union qu’elle symbolisait. L’Ennemi ne voulait pas que la Tour soit relevée, il ne voulait pas qu’elle lui échappe et pour l’éviter il se servait de ses meilleures armes. Retourner les faiblesses des mortels contre eux-mêmes. Leur faire vivre leurs cauchemars.
Contre les Ténèbres de la peur et du Doute, il n’y avait qu’une seule réponse. La Lumière de la Foi. Kelric, Néalia et Enrya devaient parler aux habitants du bastion. Briser l’étau que l’Ennemi refermait sur eux. Agir et non subir. Croire et convaincre.
Les jours passèrent dans une atmosphère fiévreuse de prélude à la guerre.
Un quart environ des effectifs avait fait défection. Une partie des Assimilés chargés des travaux quotidiens présenta une démission justifiée par le fait de ne plus se sentir en sécurité au sein de l’Ordre. L’Epée perdit majoritairement les fidèles d’Aerth et Leetah.
L’Inquisition valida les départs et se contenta d’une proclamation bannissant les déserteurs.
La conviction des Lumineux et la détermination d’Enrya avaient redonné du courage aux Pairs de l’Ordre restants, tandis que les Commandeurs préparaient l’assaut de la Tour Sombre en alliance avec sa nouvelle Maîtresse.
La sœur d’Assahab était revenue seule avec la Marque, annonçant la mort du dernier Grand Commandeur. Un hommage et une veillée funèbre avaient été organisés mais pas de funérailles, car il n’y avait pas de corps. Mordrahan soupçonnait Assahab d’avoir simplement renoncé à sa charge pour partir finir sa vie ailleurs, mais se garda de tout commentaire.
Le démoniste Tar avait remis à Mordrahan le Livre de l’Augure après avoir passé des années à rechercher l’ouvrage pour son ami Assahab. Ce proche du Grand Commandeur dont la présence avait toujours été une source de controverses restait à présent reclus dans la Tour de l’Essence, ne s’entretenant parfois qu’avec la Vénérée Ayana ou avec Mordrahan.
Ce dernier s’était plongé avec ardeur dans la lecture du Livre, dont Tar lui avait également fourni une traduction. Dans cet étrange ouvrage, qui tenait à la fois du journal intime, du rapport de recherches et du récit historique, l’Arcaniste Anmar dévoilait l’œuvre de toute une vie.
D’origine extérieure à l’Ordre des Quatre Tours, Anmar l’avait infiltré dans le but d’identifier et éliminer tous les individus ayant connaissance du pouvoir véritable contenu dans la Marque, l’artefact volé par Arith Gauphron aux mages elfes qui l’avaient instruit dans les arts arcaniques puis transmis depuis les origines au sein des trois familles fondatrices, Thivaël, Gauphron et Lysandor. Trois et non quatre.
Le Livre révélait en effet qu’Assahab Calheb avait très tôt refusé de suivre les projets de ses trois compagnons, allant jusqu’à se dresser activement contre eux. Cela s’était terminé par un affrontement armé dont les trois maîtres de l’Ordre naissant étaient sortis largement vainqueurs. Calheb avait poursuivi clandestinement sa lutte contre l’Ordre, fondant une organisation secrète nommée Augure dont Anmar fut le dernier agent.
Anmar avait accompli sa mission en jouant double jeu avec Orih Gauphron, flattant son ambition, l’aidant à mettre en place la section d’assassins de l’œil d’Arith pour ensuite les utiliser contre ses cibles.
Une fois sa tâche terminée, Anmar avait fait tuer Orih puis avait modifié les règles fondatrices de l’Ordre, instaurant le Septième Fondement et remplaçant le Haut Conseil des Trois Commandeurs par un Grand Commandeur unique dont il inventa la légende avant d’effacer toute trace de ses actes.
Siégeant au sein de la Balance, Anmar put consolider la structure qu’il venait de créer et manipuler le nouveau leader de l’Ordre, choisi par ses soins au sein de l’Epée et de la famille Thivaël. La Marque devint le symbole concret de la charge de Grand Commandeur, transmise telle une couronne, son pouvoir réel magiquement dissimulé tombant dans l’oubli.
Les motivations de cette traque restaient confuses, Anmar n’ayant pas donné de précisions sur l’Augure, cette organisation ennemie de l’Ordre à laquelle il appartenait. Les difficultés de traduction de l’Ancienne langue rendaient encore plus complexe la compréhension des écrits rédigés d’une plume nerveuse par l’ancien Arcaniste, mais Mordrahan ressentait le fanatisme qui s’en dégageait, assorti d’une détermination sans faille.
Le Livre de l’Augure décrivait aussi en détail la manière dont Orih Gauphron et ses Arcanistes avaient bâti la Tour Sombre, avant de la dissimuler dans la Frontière entre l’Existence et le Néant.
Amnar avait consigné le rituel final par lequel il avait utilisé les défenses magiques édifiées avec son aide ainsi que la Marque récupérée sur le cadavre d’Orih pour sceller la Tour et ses secrets. Une liste de noms suivait. Les noms de neuf sorciers au service du Maître de la Tour Sombre. Mordrahan ne pouvait s’empêcher de faire le rapprochement avec les neuf membres du Conseil des Ombres au service de Guldan.
D’après le Livre, ces neuf âmes damnées ancraient à présent la Tour Sombre dans le Néant Distordu, la rendant inaccessible et faisant d’elle l’enjeu d’un combat féroce entre les deux mondes.
Enrya avait réussi à s’y introduire grâce à la maîtrise des voyages dans les Ombres enseignée au sein de l’œil d’Arith mais pour rompre le sort de confinement jadis posé par Anmar, il faudrait utiliser le pouvoir du Sceau des Quatre Tours.
Mordrahan avait préparé avec Tar et Ayana le rituel qui ouvrirait la voie vers la Tour Sombre.
Assahab n’étant plus là, le dernier descendant des trois familles disponible était sa sœur, Ayana Thivaël Al’Bahan Al’Luhin. Elle porterait la Marque pour activer le Sceau, mais cela impliquait qu’une autre personne prenne la place de Grand Inquisiteur. Ayana transmit sa charge à son officier en second, l’Inquisitrice Aranka.
Le moment venu, les trois Commandeurs et la Grande Inquisitrice prirent place sur la reproduction de l’emblème de l’Ordre tracée sur le sol de la cour du bastion. Ayana et Enrya se tenaient au centre de la croix, mains jointes. Le médaillon antique du Sceau des Quatre Tours luisait au cou de la dernière des Thivaël.
Tout autour d’eux, les membres de l’Epée se tenaient prêts. L’Ennemi pouvait frapper n’importe où, n’importe quand et même si tout se passait comme prévu, il faudrait se battre dès que le passage serait ouvert.
L’une après l’autre, les formules rituelles furent prononcées. Ayana parla la dernière.
Un puissant rayon d’énergie arcanique pure jaillit de la Marque, frappant chaque point du sceau scintillant tracé sous les pieds des officiants. Le sol vibra. Une rafale de vent glacé balaya l’esplanade et la Tour Sombre se matérialisa devant eux. Dans sa façade d’ombre épaisse, une porte se dessina peu à peu, entrouverte.
Le tracé rituel s’éteignit tandis que la Marque irradiait d’un éclat aveuglant, faisant apparaitre des symboles incrustés dans l’obscurité opaque des murs de la Tour.
Ayana restait figée, baignée par l’aura du Sceau, ancrage vivant de la magie qui contraignait la Tour Sombre à revenir dans l’Existence.
Enrya donna le signal de l’assaut en franchissant la porte de son nouveau domaine. Les ténèbres l’engloutirent, puis Moroana lui emboîta le pas, suivie par une escouade de l’Epée et quelques limiers de l’œil d’Arith. Mordrahan fermait la marche avec Néalia, Aranka et Gerssandre.
Au-dehors, Belgrim disposait ses hommes en cercle tout autour de la Vénérée, conscient que la concentration d’Ayana ne devait être rompue sous aucun prétexte. L’elfe Agarthas se tenait à ses côtés.
Après avoir parcouru les couloirs et les salles baignés d’une lumière violette malsaine qui semblait sourdre des murs de pierre noire, les combattant de l’Ordre avaient rencontré les premiers spectres. Leurs gémissements généraient une terreur indicible dans l’âme de ceux qui les entendaient et l’on retrouva plusieurs Epées recroquevillées au sol avant que les exorcismes d’Aranka ne neutralisent les âmes errantes, sans pour autant les faire disparaître. Comme le Livre de l’Augure l’avait mentionné, ces fantômes resteraient prisonniers de la Tour tant que la malédiction qui pesait sur Orih Gauphron ne serait pas levée.
Le groupe s’était séparé, fouillant la Tour avec méthode. Aranka accompagnait les Epées et deux limiers, tandis que Mordrahan, Néalia, Gerssandre, Moroana et Enrya se dirigeaient vers le cœur de la Tour.
Le Maître de la Tour Sombre les attendait dans son bureau, seul, confiant dans sa puissance.
Orih Gauphron avait été un homme de grande taille, bien bâti, au profil d’aigle et au regard perçant. La silhouette revêtue d’une robe de mage ornementée tachée de sang qui leur faisait face n’était plus que le reflet maudit de son règne.
Mordrahan perçut immédiatement l’aura démoniaque qui émanait du mort-vivant dont le regard vert intense s’était braqué sur lui. La créature ricana puis tendit les mains vers eux, arrosant la salle d’une pluie de flamme gangrenées.
Moroana et Enrya chargèrent le spectre, alors que ce dernier paraissait grandir, des ailes de cuir se déployant dans son dos et des cornes recourbées poussant sur son front. Une main griffue balaya l’espace où s’était tenue Enrya, qui se téléporta via l’Ombre. Les deux femmes harcelaient le démon, tandis que Néalia déployait sa magie de protection sur le groupe et que Gerssandre enchaînait sort après sort.
La créature ne semblait pas faiblir, cependant, et ses contre-attaques obligeaient la prêtresse à puiser intensément dans ses ressources pour refermer les profondes balafres de ses serres et apaiser les brûlures de ses attaques magiques.
Mordrahan cessa de frapper pour observer l’adversaire. La robe déchirée de l’ancien Commandeur dévoilait une profonde blessure à la poitrine, dans laquelle une lueur verte palpitait. Le sorcier activa sa vision arcanique, concentrant son attention sur le démon pour ne pas être étourdi par l’aura tournoyante de la Tour. Il reconnut instantanément le double flux enroulé dans la sphère magique. Une âme humaine liée à une essence démoniaque.
Le démon s’était emparé de l’âme d’Orih Gauphron à sa mort, se liant à la Tour Sombre elle-même. La créature se trouvait dans son domaine, invulnérable tant que le pacte ne serait pas rompu.
Mordrahan sourit férocement. Ses pratiques contestées lui avaient permis de mettre au point l’arme idéale. Ses doigts tracèrent rapidement les symboles de son sortilège de drain, qu’il activa d’un mot, frappant précisément la pierre d’âme sertie dans la poitrine du démon.
La créature hurla de fureur, cherchant à s’approcher de son bourreau, mais les compagnons de Mordrahan intensifièrent l’assaut pendant que Néalia posait un bouclier protecteur sur le sorcier. Sentant la gemme démoniaque prête à céder, ce dernier ajouta un second tissage à son sortilège. Cristallisation. La sphère magique se brisa, libérant l’âme du Commandeur maudit. Mordrahan ramena les flux à lui, capturant l’âme et la scellant dans un cristal violet pulsant comme un cœur tandis que le démon vacillait, soudain vulnérable. Il ne tarda pas à tomber, retrouvant son apparence humaine alors que la lueur maléfique disparaissait des yeux du cadavre étendu au sol. L’instant suivant, le temps reprenant ses droits, le corps tomba en poussière.
Mordrahan glissa le cristal d’âme dans sa poche et entreprit de fouiller les lieux, aidé par Enrya et Gerssandre, pendant que Néalia et Moroana récupéraient du combat.
Il se confirma rapidement que l’étude de la Tour et de ses archives demanderait des années mais Mordrahan cherchait un ouvrage précis qu’il trouva enfermé dans un des tiroirs du bureau du Commandeur Gauphron.
Le Livre des Ames, évoqué par Anmar dans son journal, était un lourd grimoire relié d’une peau que Mordrahan identifia comme probablement humaine. Sa couverture était sertie de neuf gemmes entourant un symbole très similaire à la Marque.

Le Livre des Ames répandait une aura malaisante qui fit grimacer Néalia quand Mordrahan le posa sur le bureau et l’ouvrit. A l’intérieur, sur chacune des pages, s’étendait un glyphe liant par le sang et la magie démoniaque une des âmes des neuf disciples d’Orih Gauphron.
« Comment on détruit cette saleté ? » demanda Moroana.
« Par le feu. » répliqua Mordrahan, en faisant signe à Gerssandre et Néalia.
Il déposa le livre au centre de la salle, s’assurant que rien d’inflammable ne se trouvait à proximité immédiate, puis les trois jeteurs de sorts se placèrent autour du grimoire.
Leurs trois voix s’élevèrent à l’unisson, leurs mains se tendirent. Un pilier de lumière. Sacré. Un éclair pourpre. Arcane. Une boule de flammes oranges et vertes. Chaos.
Quand le silence revint, il ne restait de l’ouvrage qu’un tas de cendres. Aussitôt, l’atmosphère leur sembla moins pesante, moins hostile.
Il était temps de rejoindre Aranka et de rentrer.
Plus tard, leurs compagnons raconteraient avoir vu les fantômes s’incliner avec déférence devant eux avant de s’évaporer.
Enrya affirma que la Tour Sombre était libérée de son influence démoniaque et qu’il serait à présent possible d’y revenir sans difficulté, à condition bien sûr d’y être invité par sa Maîtresse. Gerssandre discutait déjà de la construction d’un portail magique permanent.
Mordrahan avait donné le cristal contenant l’âme d’Orih à Ayana, confiant dans la capacité de la Vénérée à la purifier avant de la rendre au grand cycle.
Une nouvelle ère s’ouvrait devant eux, portée par une nécessité à la fois gratifiante et ingrate de restructuration globale et un espoir de renouveau intellectuel et spirituel. Mordrahan comptait bien en faire partie.
La route pavée serpentait le long des contreforts des sommets de Dun Morogh. Dans le brouillard qui montait des marais en nappes épaisses, les silhouettes tordues des arbres émergeaient de la mangrove comme des géants à l’affût. Au loin dans les tourbières découpées par un réseau de canaux naturels, on apercevait les huttes perchées des villages murlocs et plus loin encore à l’horizon se dressaient les remparts de Port Menethil. Le vent du nord portait un air salé et un écho de ressac.
Trois cavaliers avançaient au pas sur les dalles luisantes.
Indifférent à la bruine qui trempait ses cheveux et dégoulinait sur son visage, bercé par le pas lent et régulier de son cheval de guerre, Mordrahan fixait le paysage morne d’un regard absent.
Néalia, la gardienne de son âme, chevauchait à ses côtés, son capuchon rabattu sur son visage pour se protéger de la pluie qui rendait plus sinistre encore la route déserte. L’elfe Agarthas les suivait, attentif et silencieux.
Toute son attention tournée vers les événements et les réflexions qui l’avaient mené à accomplir ce voyage, Mordrahan ferma les yeux pour plonger dans ses pensées.
Finir ce qu’il avait commencé…
L’Ordre des Quatre Tours. Son foyer depuis près d’une année de ce temps, déjà loin derrière lui. Mordrahan tournait une autre page de son existence hors normes.
En passant près de Stromgarde, il avait songé aux origines de l’organisation, perdues dans les méandres de l’histoire mais dont des bribes avaient refait surface aux endroits les plus inattendus. L’Ordre avait été fondé en Arathor au temps des guerres trolles, à l’époque où les humains avaient découvert la puissance de la magie et les Quatre Tours avaient concentré en leur sein au cours des siècles un immense pouvoir militaire, politique et arcanique.
Pourtant l’histoire n’avait retenu que quelques noms. Des dignitaires de l’Essence, ce qui révélait bien que le véritable pouvoir se trouvait là.
Le premier véritable maître de la Tour Sombre au sein de l’Ordre avait été Orih Gauphron. Celui qui l’avait édifiée et corrompue. Quand il était tombé sous le poignard de son élève, son âme maudite avait été piégée par son maître démoniaque pendant qu’Anmar scellait la Tour Sombre.
Anmar avait alors tenté d’arracher l’Ordre à la voie qui le livrerait à l’Annihilateur en le réformant en profondeur.
Les générations suivantes se réclamaient d’Anmar et des Sept Fondements mais elles appliquaient la pensée rigide qui avait conduit les Titans à la stagnation. L’Ordre s’était sclérosé devenant une coquille vide de sens. La forme s’était substituée au fond et les traditions ne persistaient qu’en tant que dogme. Les Quatre Tours avaient perdu leur âme et le Grand Commandeur Assahab lui-même en avait été la preuve vivante.
Mordrahan se disait qu’il avait répété l’erreur d’Anmar.
En ayant en main les vrais textes fondateurs, il avait pu libérer Orih Gauphron et ses disciples damnés, reprendre le Livre des âmes au démon, le détruire. Racheter le passé.
Tous avaient ensuite œuvré avec la force de leur conviction, se battant à la fois pour leurs Pairs et contre la structure monolithique qui les enfermait dans son carcan mais finalement Kelric avait brisé le miroir, révélant les contradictions profondes entre l’idéal affiché de l’Ordre et son fonctionnement réel.
La Tour Sombre ne se dresserait jamais dans l’enceinte de l’Ordre en pendant à la Balance. Ce n’était plus sa place, car les Quatre Tours avaient choisi la voie de la Loi, non celle de l’Equilibre. Ce n’était peut-être pas le but originel mais c’était le résultat du comportement de générations de Pairs et on ne pouvait pas modifier cet état de fait sans tout détruire.
A cet instant, Mordrahan avait compris qu’à vouloir suivre deux routes en même temps il se perdrait. S’il continuait à modeler l’Ordre comme il avait entrepris de le faire, il sacrifierait son âme et deviendrait le Destructeur que ses visions lui avaient montré.
Il devait se libérer de la toile de la destinée écrite par l’Ordre des Quatre Tours.
Agarthas l’avait averti et Ayana le lui avait déclaré lors de leur dernier entretien, avant qu’elle ne parte remettre la Marque aux elfes du Concordat Argenté.
« Vous n’êtes plus à votre place, Mordrahan »
Elle ne l’avait pas nommé par son titre, ce qui était hautement révélateur
« Vous n’êtes pas un bâtisseur. Vous avez œuvré pour la Balance depuis la Tour de l’Essence, ce qui est très inhabituel, mais vous n’êtes pas un individu ordinaire. Vous avez révélé les failles, initié les changements qui rétabliront l’Equilibre. Ou pas. Mais votre rôle est terminé. »
Agarthas lui avait prédit qu’il ferait du Livre d’Anmar un instrument de rédemption ou de destruction. Les mots de la Vénérée n’avaient fait que confirmer ce que Mordrahan tentait de nier, par affection, par habitude. Néalia l’avait encouragé, alors qu’il avait craint de la blesser en lui imposant un départ vers l’inconnu. Comme lui, la prêtresse n’en était pas à son premier déracinement et savait voir quand la roue tournait. Agarthas avait décidé de les suivre. Celui-qui-Voit poursuivait sa propre quête de sens et d’identité, étroitement liée à celle de Mordrahan.
Mordrahan avait transmis sa charge de Commandeur de l’Essence à Tar puis fait ses adieux.
Une lettre était arrivée, comme un signe du Destin guidant Mordrahan vers un nouveau chapitre de son existence. Meleth, la demi-elfe curieuse de tous les secrets du monde qu’il avait connue à Hurlevent, lui écrivait que son père était mort et qu’elle partait rejoindre l’ancien sanctuaire de sa mère. Elle désirait parler à Mordrahan et l’invitait à la retrouver au port de Menethil.
En arrivant à Hurlevent, le trio avait appris que l’Alliance et la Horde mobilisaient en parallèle pour partir affronter le Roi-Liche et le Fléau sur leurs terres. La capitale bruissait d’une activité fiévreuse, les navires de guerre opéraient des rotations continues pour transporter les soldats et leur matériel vers les terres hostiles du Norfendre et tous les vétérans étaient invités à reprendre du service.
Mordrahan et ses compagnons avaient décidé de rejoindre les troupes de l’Alliance. Ils embarqueraient après leur voyage à Menethil.
Mordrahan savait à présent que sa route ne le ramènerait pas entre les murs de la Grande Demeure de l’Ordre des Quatre Tours. Sa quête de Vérité continuerait. Ailleurs. Au nord, dans les neiges du Norfendre, où une nouvelle guerre s’amorçait.