Seul dans son laboratoire, dans les sous-sols de l’Académie de l’Agneau Assassiné, Mordrahan faisait les cent pas. Il ne parvenait pas à dormir et il était revenu dans son cadre familier pour tenter de trouver une explication à son état.
Son esprit était troublé.
Depuis qu’il avait croisé le chemin de Maesa, la jeune prêtresse hantait ses pensées. Lumineuse, ardente. Une aura tourbillonnante et complexe. Elle était tout ce qu’il n’était pas. Le jour et la nuit. La Lumière et le Néant.
Se remémorer cette rencontre éveilla quelque chose en lui. Une sensation inhabituelle. Intrigué, il se concentra, s’efforçant de maîtriser son esprit pour saisir et observer cette nouvelle donnée.
Un besoin… une sorte de manque. C’était la meilleure définition qu’il parvenait à trouver.
Il se dirigea vers une armoire et en tira un grand coffret plat en bois ornementé verni garni de plateaux similaires à ceux qu’utilisaient les joaillers pour exposer leurs pierres précieuses. Le déposant sur une des tables de travail, il prit place sur un fauteuil et souleva le couvercle.
Pour un œil autre que le sien, les cristaux violets soigneusement alignés sur leur lit de velours auraient paru identiques mais avec sa perception modifiée par la magie, il lui était impossible de s’y méprendre.
Chacun des fragments d’âme renfermait l’essence d’une émotion particulière. Cette collection était le résultat de ses expériences les plus abouties.
Evoquant l’image mentale de l’aura de la prêtresse, il examina les gemmes. Il existait tant de nuances et son échantillon était encore bien loin d’être complet…
La couleur de la peur ressortait nettement. Il l’effrayait, même si elle s’efforçait de le cacher. Son essence incluait une ligne très forte de volonté et de fierté. Pas de l’orgueil ou de la vanité. Juste cette solidité qui s’ancrait dans sa foi en la Lumière.
La main du démoniste effleura une des pierres. La foi… Ce paladin qui avait été son premier sujet d’expérience l’avait eue au départ. Une volonté farouche mais la terreur et la souffrance avaient eu raison de lui.
Le regard de Mordrahan parcourut les gemmes, leur lueur faisant naître une série d’images dans sa mémoire. Cet homme avait d’abord connu la colère, alliée à la détermination et au mépris. Puis la peur, la douleur, la haine. Et finalement, le désespoir, la résignation. Sa lumière s’était éteinte.
Vidé de ses émotions, l’homme ne lui était plus utile. Mordrahan l’avait tué, s’appropriant son âme après lui avoir volé son humanité.
Il reprit son analyse. Du chagrin aussi. Profondément enfoui, mais tenace. Et d’autres couleurs qu’il ne connaissait pas et qui se mêlaient étroitement à la peur. Il se promit d’interroger la prêtresse lors de leur prochaine conversation pour en savoir plus.
Elle avait une des auras les plus riches qu’il lui ait été donné de voir et l’ardente lumière qui la baignait n’avait d’égale que le feu brûlant de l’aura de son ami mage, Derkain.
Fermant les yeux un instant, il s’étira et se laissa aller contre le dur bois sculpté de son siège. Loin de l’apaiser, son étude n’avait fait qu’amplifier son trouble. Une autre faim était venue s’ajouter à la première et étrangement les deux phénomènes lui semblaient liés. Mais ce besoin-là, du moins, il savait comment le satisfaire.
Il tira une bourse de velours noir de sa poche et l’ouvrit. Examinant son contenu, il sélectionna un des fragments d’âme et le déposa sur la table puis son regard revint sur le coffret. Sous le second plateau se cachait une rangée de cristaux issus de ses soirées privées avec la belle Ursula Deline. Il s’avérait que la brûlante démoniste appréciait tout particulièrement l’association du plaisir et de la douleur. Elle utilisait sa magie pour accroître l’intensité de ses sensations, ce qui avait pour effet d’amplifier sa charge émotionnelle et donc de nourrir son pouvoir. Avec un sujet aussi coopératif à sa disposition Mordrahan avait poussé ses expériences dans une nouvelle voie.
Gakin savait, bien sûr. Ursula multipliait les amants et ne faisait aucun mystère de ses distractions. Mais aux regards perplexes que le Premier Conseiller avait posés sur lui, Mordrahan devinait qu’elle ne lui avait rien révélé de la nature exacte de leur relation.
Il choisit l’un des cristaux du premier plateau et le plaça près de l’autre. L’âme humaine captive du fragment s’agita tandis que la gemme émotionnelle s’illuminait d’une vive lueur. Le démoniste traça rapidement les runes d’un sortilège au-dessus des deux pierres. L’aura s’étendit à la seconde gemme avant de s’estomper. Satisfait, Mordrahan remit le cristal à sa place dans le coffret et referma le couvercle.
Prenant l’autre pierre dans le creux de sa main, il invoqua la simple magie qui transformait les fragments en une forme assimilable par un organisme vivant. Le cristal s’éclaircit, devenant d’un vert pâle brillant, mais son aura particulière n’avait pas changé.
Mordrahan considéra la gemme un long moment, attentif aux réactions de son corps et de son esprit. Il avait étudié les effets de suffisamment de drogues d’origine diverse pour être conscient que ce qu’il faisait relevait de l’addiction mais si son humanité était à ce prix, il était prêt à le payer. Et il n’avait rien à perdre.
Fermant les yeux, il avala la gemme.
Un long frisson le secoua et les accoudoirs du fauteuil craquèrent sous ses mains tétanisées. Un cri rauque lui échappa tandis que les sensations et les émotions brutes issues de l’essence transmutée le submergaient.
Assommé et enivré par la puissance du phénomène, il n’entendit pas la porte du laboratoire s’ouvrir. Une jeune femme s’encadra dans l’ouverture. Blonde et belle, vêtue d’une robe moulante, la démarche provocante.
Elle parcourut la pièce du regard puis appela
« Mordrahan ? j’ai entendu crier… »
N’obtenant pas de réponse, elle s’avança et aperçut la silhouette effondrée sur le fauteuil. Contournant le haut dossier sculpté, elle tendit la main pour écarter les mèches argentées qui retombaient sur le visage du sorcier. Devant son regard fixe et son expression hagarde, elle eut un mouvement de recul puis elle vit la boîte sur la table et soupira.
« Ainsi tu as recommencé… » murmura-t-elle, son visage reflétant une réelle inquiétude.
Mordrahan releva lentement la tête. Dans le maëlstrom de sensations qui le parcourait, sa vision s’était brouillée. D’Ursula, il ne distingua d’abord qu’une aura embrasée, puis un éclair de frayeur, mêlé à une couleur qu’il ne reconnut pas mais qui ramena à la surface de sa conscience le souvenir de l’aura de la prêtresse. Dans la confusion entre les images issues de sa perception et celles qui naissaient de l’âme fusionnée à son essence, un noyau de rage naquit soudain. Et avec elle un désir de violence brutal et incontrôlable.
Le démoniste se leva brusquement et saisit le poignet de la jeune femme dans une étreinte de fer, plongeant dans le sien un regard illuminé d’un éclat halluciné.
« Flamme… » dit-il d’une voix rauque « Es-tu celle qui me brûle ou celle qui m’apaise ? »
Soudain prise de panique en le voyant ainsi perdre tout contrôle, elle tenta de se libérer, mais en vain.
Mordrahan fronça les sourcils puis sourit. Un rictus cruel qu’elle n’avait jamais vu, qui offrait un contraste saisissant avec son expression neutre coutumière.
« Pourquoi fuir ? Tu aimes souffrir, il me semble… »
Le venin de sa voix la remplit de terreur. Il ne s’agissait plus de jeu, ni même d’expériences. Il se dégageait de lui à cet instant une perversité brute comme elle n’en avait rencontré que chez les démons.
Elle se préparait à saisir le stylet caché dans son chignon pour tenter de le poignarder quand il vacilla, relâchant son étreinte. Elle se dégagea et le repoussa de toutes ses forces avant de se ruer vers la porte.
Il ne la poursuivit pas.
Déséquilibré, il s’écroula contre le fauteuil, se retenant à son haut dossier pour ne pas tomber. Elle l’entendit jurer, chose tout aussi inhabituelle que le reste.
Sur le pas de la porte, elle se retourna. Appuyé au fauteuil, il la fixait toujours avec cette expression terrifiante, promesse de douleur et de plaisir mêlés. En la voyant hésiter, il tendit la main dans sa direction.
Elle réalisa qu’il tentait de lancer un sort quand une lueur sombre entoura ses doigts avant qu’il ne s’effondre comme un pantin brisé.
Ursula resta plusieurs minutes immobile. Mordrahan ne bougeait plus. Reprenant son souffle et son calme, elle s’approcha. Elle lutta contre une impulsion de lui balancer un coup de pied car la succube assise dans le coin de la pièce avait cessé de se tailler les ongles pour la regarder avec méfiance. Furieuse contre lui autant que contre elle-même pour son manque de sang froid, elle toisa l’homme à terre avec un sourire ironique.
« Je te prédis une sacrée gueule de bois au réveil… Tu ne l’auras pas volé… »
Puis elle tourna les talons et quitta la pièce.
