Les semaines avaient passé, puis les mois. La guerre de libération de l’Outreterre approchait de sa conclusion. Peu à peu, les peuples autochtones et les azerothiens avaient constitué un front commun, tandis que les forces de la Légion Ardente et les Illidari reculaient.

Mordrahan avait participé activement au combat, aux côtés de ses pairs de l’Ordre ou lors de missions solitaires. Ayant fait partie de ceux qui s’étaient aventurés au plus profond des terres corrompues, il reçut finalement une convocation des Clairvoyants. A’dal lançait l’ultime assaut sur le Temple Noir, bastion du démon-sorcier Illidan.

Quelques heures plus tard, Mordrahan rejoignait ses compagnons d’armes sur les crètes rocheuses dominant l’immense édifice. Malgré la corruption qui en imprégnait chaque pierre, le Temple conservait la majesté du sanctuaire qu’il avait été jadis. Le sorcier percevait aussi la puissance colossale enfermée à l’intérieur. Illidan avait choisi de faire de cet endroit le cœur de son royaume pour s’emparer du pouvoir qu’il recelait. Pouvoir qui lui avait permis de retourner les démons de la Légion en les libérant du contrôle de leurs maîtres. Mordrahan comptait profiter de l’intrusion des armées alliées dans le bastion ennemi pour en découvrir les secrets.

Face à la forteresse, devant les portes massives de la première enceinte, l’armée de l’Aldor et celle des Clairvoyants se rassemblaient en formation de combat. Le naaru Xi’ri flottait au-dessus des soldats tel un étendard défiant les démons postés sur les remparts. Les redresseurs de torts draenei et les magistères elfes de sang constituaient la première vague d’assaut, frontal et visible. Ils attireraient l’attention des troupes basées à l’entrée de la citadelle et libèreraient l’accès au premier niveau pendant que les combattants azerothiens s’infiltreraient dans le temple. Guidés par les rebelles roués et leur chef Akama, les commandos azerothiens devaient éliminer la menace pesant sur le peuple originel de ce monde et ouvrir la voie vers les étages supérieurs où la Gardienne Maiev espérait achever sa longue traque d’Illidan.

Mordrahan sentait monter en lui une exaltation fiévreuse. La tension du combat se mêlait à l’influence des pouvoirs concentrés dans les murs du sanctuaire. Le sorcier déployait la pleine puissance de sa magie, recourant à la démonologie pour la première fois depuis son intégration aux Quatre Tours. Il prit le contrôle d’un grand démon armé d’une hache massive, obligeant la créature à massacrer ses semblables. Quand le démon tomba, un autre prit sa place. Mordrahan s’était éloigné de ses amis, se frayant un chemin parsemé de cadavres dans le labyrinthe de salles de la forteresse. La part sombre de l’âme du sorcier jubilait, rassasiée de violence et de sang.

Mordrahan escorta un petit groupe de Cendrelangues jusqu’à l’endroit où se trouvait Akama. Une poignée de combattants azerothiens avait tué les gardes et tenait la position, tandis que le reste du groupe accompagnait le leader des Roués à l’intérieur de la salle où il devait mener le combat qui le libèrerait de la domination d’Illidan. Intrigué, Mordrahan les suivit.

Au fond de la pièce, une ombre humanoïde les fixait de son regard avide. La silhouette jumelle de celle d’Akama avait été scellée par des glyphes arcaniques complexes dont le pouvoir était entretenu par deux mages inféodés à Illidan.

Akama s’avança tandis que les combattants se répartissaient autour de lui, prêts à abattre les deux piliers du rituel figés dans leur transe. Mordrahan activa sa vision magique au moment où le roué tendait la main vers son double ténébreux, établissant un contact. L’aura de l’ombre captive reflétait en parfait miroir les lignes de force de l’essence d’Akama. Comme l’avait révélé Akama, Illidan avait scindé l’âme du roué pour le contraindre à lui obéir.

Les deux mages tombèrent rapidement, tandis qu’Akama brisait le sceau qui emprisonnait son jumeau d’ombre. Mordrahan vit les auras se mêler tandis que le reflet ténébreux approchait du roué. Le sorcier réalisa immédiatement que le processus de fusion ne serait pas aussi paisible qu’Akama l’avait escompté. Le fragment d’âme emprisonné avait souffert mille tortures dans ce lieu hanté par les spectres du passé et la corruption brutale du présent. Dévoré de souffrance et de violence, il cherchait à dominer l’âme scindée d’Akama et le corps qu’elle habitait.

Mordrahan comprenait trop bien ce qui se produisait pour laisser le roué se battre seul contre lui-même. Levant la main, il décocha un trait de feu en direction de l’ombre qui émit un hurlement strident. Le sorcier remarqua simultanément l’expression de soulagement sur le visage torturé d’Akama et la coloration verte inhabituelle mêlée au flux de flamme de son sortilège, tandis que les autres combattants venaient à leur tour assister le roué en affaiblissant son reflet sombre.

Petit à petit, l’ombre s’apaisa, avant de se fondre dans le corps d’Akama. Mordrahan vit les auras fusionner, s’équilibrer, puis une lueur dorée naquit au cœur de l’essence reconstituée du roué. Enfin libre, le leader des Cendrelangues tourna un visage radieux vers ses compagnons, les remerciant chaleureusement avant de diriger son escouade improvisée vers les escaliers voisins.

Mordrahan resta en arrière. Son attention avait été attirée par un flux étrange apparu dans son champ de vision alors qu’il sondait l’aura d’Akama. Les assaillants du Temple abattaient tout ce qui se dressait sur leur chemin, démons, spectres errants, serviteurs sindorei d’Illidan ou roués asservis. Toutes ces âmes plus celles des vétérans de l’armée alliée qui n’avaient pas été relevés à temps par les soigneurs étaient attirées vers une unique direction, convergeant en un ruban d’énergie que Mordrahan entreprit de suivre.

Dans cette partie du Temple, il ne croisa que des spectres, traversant un long passage aux dalles piégées de glyphes meurtriers. La rivière s’achevait dans une salle baignée d’une aura bleutée. Du sol fendu de profondes failles s’échappait un pouvoir brut venant se mêler à celui des âmes qui s’agitaient autour du gardien des lieux.

Mordrahan avait trouvé ce qu’il était venu chercher, le secret du pouvoir d’Illidan, la source pure cachée au cœur du Temple Noir.

Son gardien était un amalgame d’âmes solidifié en une entité tricéphale flottant au-dessus du sol. Le visage tourné vers Mordrahan affichait une expression de souffrance intense. Les yeux du gardien s’ouvrirent et fixèrent l’intrus. L’attaque fut immédiate.

Mordrahan reconnut le sortilège que la créature canalisait mais réalisa rapidement qu’il ne pouvait pas riposter. L’énergie magique qu’il tentait de modeler se retournait contre lui, le brûlant et amplifiant la douleur intense que le gardien infusait dans son corps et son âme. Souffrance. L’entité n’était que cela à cet instant. Le sorcier se concentra, déterminé. Il savait comment transmuter cette émotion, la cristalliser. Opposant sa volonté à celle du gardien, il inversa le flux qui drainait son essence. Le gardien s’immobilisa, ses yeux inhumains se fermant lentement, son expression s’apaisant tandis que la douleur de milliers d’âmes venait frapper Mordrahan comme un coup de bélier.

Quelques instants plus tard, une onde de calme et de douceur le parcourut, réparant les blessures de son corps et de son âme, bienfaisante comme une douche d’eau tiède et pure. Reprenant ses esprits, le sorcier contempla le ballet des âmes libérées. Tournoyant autour de lui, elles lui offraient la sérénité qu’il venait de leur rendre avant de plonger dans les fissures du sol vers l’abîme aveuglant de la Source.

Le gardien pivota sur lui-même, dévoilant à Mordrahan un second visage tourmenté. Cette fois, le sorcier savait à quoi s’attendre. Il affronta Désir puis Colère. A chaque fois, les âmes libérées venaient le régénérer avant de disparaître. Une fois ses trois aspects purifiés, le gardien sembla s’endormir, inerte. Mordrahan avança dans la salle, désireux d’examiner la Source dont l’énergie affluait par les failles dans le sol.

Une voix dans son esprit l’interrompit.

Ce pouvoir n’est pas pour les mortels. Que désires-tu vraiment ? 

Le sorcier releva la tête vers le gardien dont les six yeux ouverts le fixaient en alternance au rythme d’une lente rotation.

« Je désire être complet. »

Les yeux se fermèrent et la rotation de l’entité s’accéléra. Saisi de vertige, Mordrahan sentit la puissance de la Source l’envelopper. Des visions s’imposèrent à son esprit, fugaces, intenses.

Un village primitif. Une pluie de météores donnant naissance à des infernaux. Un incendie aux flammes vertes. Violence sans limite, furie et massacre. Un démon ailé couvert de sang debout au milieu des cadavres calcinés. Des humains pitoyables et terrifiés se prosternant devant leur bourreau.

Le démon se retournait vers lui et il se retrouvait face à lui-même.

Un guerrier en armure noire, armé d’une épée runique, au regard glacé implacable, qui l’appelait « mon frère » et qui lui ressemblait comme un jumeau.

Un trône sombre, entouré de démons asservis. Une femme ressemblant à Néalia en plus âgée debout derrière le trône. L’homme siégeant sur le trône débordait de puissance mais avait la moitié du visage dévorée par la corruption. Son visage. Le Noir.

Néalia, assise dans un jardin, dans une ville élégante qui lui rappela Dalaran. Elle berçait un enfant aux cheveux de neige. Derrière elle, au sommet d’une tour, un œil géant veillait.

Agarthas, parlant avec la voix sans âge de l’âme ancienne qui le possédait parfois : « Le Phénix peut apporter la Renaissance par la Destruction ou la Destruction par la Renaissance. Lorsque viendra l’heure, l’œuf reprendra son vol. »

Un vertige, encore. La sensation d’être arraché à son propre corps puis remis dedans de force. Mordrahan revint à la réalité. Le gardien entouré des âmes tourbillonnantes ne bougeait plus et ses six yeux restaient clos.

Sous les pieds du sorcier, la Source irradiait avec force, imprégnant son être, ouvrant un nouveau canal pour alimenter la Flamme qui couvait en lui. Chaos.

Au loin, les combats se poursuivaient. Mordrahan quitta le Reliquaire des Ames et sortit du Temple Noir sans encombre. Il avait besoin de calme pour réfléchir.

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