La nuit s’étendait sur Hurlevent.
Mordrahan marchait aussi vite qu’il le pouvait, s’efforçant de calmer le tumulte qui s’était emparé de son corps et de son esprit. Ses mains tremblaient et il titubait parfois comme un homme ivre.
Par chance, les rues étaient désertes à cette heure avancée, car sa vision s’était brouillée et chaque être vivant qu’il croisait lui apparaissait comme un kaléidoscope de couleurs chatoyantes qui ne faisait qu’amplifier sa désorientation.
Il avait d’abord pris la direction de son laboratoire avant de se raviser. La violence de ce qu’il venait de vivre réclamait davantage que ses pratiques habituelles. De plus, il n’était pas certain d’arriver jusque là et n’avait aucune envie de s’écrouler dans la rue.
Ses pensées se clarifièrent tandis qu’il se concentrait sur l’expérience à venir et une nouvelle sensation s’éveilla en lui, repoussant ses souvenirs immédiats à l’arrière-plan.
Ce sentiment-là était familier. C’était la satisfaction anticipée de l’accomplissement d’une tâche mais il s’y mêlait autre chose. L’image d’Ursula lui revint soudain en mémoire et en même temps, l’écho de cette joie féroce qu’il avait ressentie, issue de la peur qu’elle éprouvait et de la souffrance qu’il comptait lui infliger.
Il hâta encore le pas, sortant de la ville devant des gardes ensommeillés qui n’accordèrent pas un regard à cet homme au visage hagard. Il ne pouvait pas penser de manière cohérente dans cet état et il ne connaissait qu’un seul remède.
Quittant le chemin, il s’enfonça dans le sous-bois d’Elwynn. Comme il s’y était attendu, un des brigands qui s’y embusquaient régulièrement ne tarda pas à surgir dans son dos, une dague à la main, croyant avoir trouvé une proie facile.
Mordrahan fit volte-face et sa main dessina une rune d’ombre. L’assassin hurla de terreur et de douleur, lâchant son arme avant s’enfuir. Immobile dans un calme glacé, l’esprit focalisé sur son objectif, Mordrahan prononça l’incantation qui lierait les flux du siphon d’âme et de son sortilège de cristallisation. Un rayon vibrant de lumière pourpre jaillit de ses doigts frappant le fuyard dans le dos. Concentré, le démoniste maintint le sortilège, prêt à en activer l’ultime étape.
Le brigand s’écroula. Son aura faiblissait, ne laissant que le noyau rouge sombre de son âme épouvantée. Modelant l’énergie du Néant, Mordrahan s’en empara et ramena le flux magique à lui.
Le contrecoup fut moins violent que ce à quoi il s’était attendu. Tandis que l’ivresse familière l’envahissait, il réalisa que les hurlements de sa victime avaient attiré d’autres brigands. Confiants dans leur nombre, ils approchèrent, l’encerclant. Le sorcier sentit affluer une sensation nouvelle, émotion brute et pouvoir mêlés. Une pulsion sauvage, un désir de destruction. Un sourire cruel étira ses lèvres. Il passa à l’offensive alors que ses assaillants hésitaient, déchaînant sa magie sur eux jusqu'à ce que dans le silence revenu il ne reste à ses pieds que trois cadavres momifiés.
L’euphorie se dissipait déjà, sa faim était apaisée. Maintenant il allait pouvoir réfléchir et analyser les faits.
Tandis qu’il contemplait les corps des Defias, un souvenir remonta en lui, inattendu. Maesa. Et ses paroles quand il avait évoqué les risques inhérents à ses recherches : « Pas de cadavres. »
Un instant, une sensation de malaise inconnue le traversa, si fugace qu’il ne parvint pas à la saisir puis sa logique reprit le dessus. Ceux-là n’avaient rien d’innocent. Les autorités offraient même une prime pour leurs têtes.
Un peu plus tard, de retour dans le calme de son laboratoire, Mordrahan se remémorait la soirée qui l’avait conduit à ce déchaînement de violence.
Bien que décousue et souvent confuse, sa conversation avec Derkain et Maesa lui donnait le sentiment d’avoir considérablement avancé dans ses recherches. Leur débat sur l’amour le laissait perplexe mais l’analogie avec les effets de l’alcool lui permettait d’entrevoir un début de compréhension de cet état mental apparemment si complexe. Douleur et plaisir, violence et souffrance, tout cela à la fois. Cela contrastait avec la sérénité chaleureuse qu’il avait lu dans l’aura de Tiliae quand ils avaient échangé sur le même sujet. Pour Tiliae, aimer c’était tout oublier devant la joie de retrouver l’autre.
Le regard du sorcier se porta sur le coffret plat posé sur la table. Les paroles implacables de Derkain sur les ravages de l’addiction étaient corroborées par sa propre expérience. Il allait devoir être plus prudent. Ce qui lui était arrivé ce soir prouvait qu’un nouveau processus s’était amorcé et il avait été bien près d’en perdre le contrôle.
Croisant les doigts, Mordrahan déroula le fil de ses souvenirs.
Cela avait commencé quand Maesa avait évoqué son amour perdu. Elle s’était mise en colère au moment où Derkain lui avait répondu qu’il ne reviendrait pas et qu’elle devait cesser d’espérer.
Lorsque le ton était monté entre elle et Derkain, Mordrahan l’avait observée, fasciné devant l’explosion de couleurs de son aura. Il avait reconnu le rose ardent de l’amour mêlé au gris du chagrin, bientôt couverts par la colère et la frustration qui gagnaient la jeune femme. La faim s’était éveillée en lui, insidieuse, puis il avait commencé à ressentir les émotions de Maesa, comme la première fois où Ursula l’avait touché. A partir de ce moment, il avait cessé de maîtriser le phénomène.
Il se rappelait s’être levé et avoir avancé vers la prêtresse. Malgré le gouffre dévorant qui le rongeait, il avait hésité. Un bref instant, pendant lequel elle s’était détournée pour partir. Comme il l’avait dit à Derkain par la suite, il ignorait ce qui l’avait retenu mais il savait avec certitude que s’il l’avait touchée, rien n’aurait pu l’empêcher de lui voler cette énergie qui irradiait d’elle avec tant de force. Rien à part Derkain, bien sûr, qui l’aurait tué sans hésiter.

Mordrahan reposa sa plume. Tout ce que relataient ses notes se résumait en peu de mots. Il avait réussi. Ses expériences lui avaient rendu une certaine capacité à éprouver des émotions. Elles étaient brutes, violentes, fragmentaires, encore embryonnaires et il fallait un catalyseur pour que cela se produise, mais l’évolution était engagée. Jusque là, il avait utilisé des fragments d’âme transmutés, assemblant peu à peu les pièces d’un puzzle subtil au sein de sa propre essence. Pour une raison qui lui échappait, Maesa produisait le même effet sur lui…
La conclusion s’imposait d’elle-même. Pour sa propre sécurité, il devait se tenir à distance de la jeune femme. Et pour cela il devait partir, trouver ailleurs un environnement favorable à ses travaux.