La lune jetait des reflets d’argent sur la chevelure de Mordrahan et sur l’eau qui cascadait à ses pieds, mais la splendeur de la nature environnante ne l’atteignait pas. Les mots d’une conversation récente avec l’un des membres de l’Ordre hantaient son esprit.

Aimer c’est accepter l’autre tel qu’il est et ne pas lui en tenir rigueur.

La portée de ces paroles allait bien au-delà des passions destructrices et dévorantes qu’il avait observées et dans une certaine mesure expérimentées malgré lui. Il ne s’agissait plus d’émotions brutes et primaires mais d’un sentiment profond et raisonné qui prenait une dimension d’universalité troublante.

Cette ligne de pensée ne pouvait que le ramener à son expérience de la veille. Sa rencontre avec le Naaru…

Mordrahan avait intégré la Tour de l’Essence, dédiée aux érudits et savants de tous domaines et tout particulièrement aux études sur la magie. Son supérieur hiérarchique était le Commandeur Moebius, un robuste draenei versé dans les arcanes. Mordrahan s’était plongé avec délectation dans les archives de l’Ordre, prenant connaissance des travaux en cours et rencontrant ses Pairs.

Les Quatre Tours s’étaient engagées dans le combat mené par l’Alliance en Outreterre, aussi bien par des expéditions de reconnaissance et d’exploration que par des missions armées. Dans ce cadre, Mordrahan se vit confier une étude concernant la magie des sindorei de Kael’thas. Une éclaireuse avait ramené des informations que Moebius désirait confronter à des connaissances draeniques détenues à l’Exodar. Le Commandeur de l’Essence invita Mordrahan à l’accompagner et ce dernier accepta, poussé par sa curiosité habituelle.

A l’instant où il s’était matérialisé dans la salle baignée de lumière de l’Exodar en compagnie de Moebius, il avait réalisé son erreur.

L’essence du Naaru imprégnait l’endroit. Ecrasante.

Il avait aussitôt ressenti l’intrusion de cette conscience titanesque dans son esprit et, une fois passés le premier choc et la première réaction instinctive de défense, il avait abaissé ses barrières mentales et attendu l’inévitable. Sa propre destruction.

Mais rien ne s’était produit.

Désorienté, à demi assommé par l’intensité des énergies ambiantes, il avait suivi Moebius au cœur du vaisseau. Dans cet état second il avait affronté la présence du Naaru.

L’esprit de l’Être de Lumière s’était lié au sien et les ondes psychiques l’avaient balayé avec la puissance irrésistible d’une marée, lui coupant le souffle. Son corps effondré faisait écho au regain de vitalité de son compagnon draenei, qui par chance n’avait aucune idée de ce qui lui arrivait et était lui-même trop absorbé dans sa communion pour s’en rendre compte.

Vague après vague, le Naaru avait déversé en lui son aura apaisante et bénéfique, comme pour combler l’abîme du vide dans son âme. Mais Mordrahan percevait aussi la vision que la créature avait de lui. Abomination. Et pourtant le Naaru ne l’anéantissait pas et lui donnait sa Lumière.

Noyé dans la tempête de l’aura du Naaru, sa conscience en déroute, il était resté prostré, toute résistance vaincue avant même d’avoir songé à se battre, buvant avidement à la source ainsi offerte.

La couleur du Naaru avait changé et un souvenir avait alors progressivement émergé de la mémoire de Mordrahan, s’imposant à son esprit égaré, brisant le bien-être étrange de la transe dans laquelle il avait plongé.

La violence de la révélation l’avait frappé comme un coup de bélier. Il connaissait cette aura. Il l’avait déjà vue et maintenant il en comprenait la signification.

Compassion. Répulsion, pitié et bienveillance mêlées, unies dans une foi absolue.

Maesa avait éprouvé la même chose pour lui. Ce désir de le ramener dans la Lumière avait guidé tous ses actes.

La rage avait surgi en lui, brute, ardente. La Flamme s’était réveillée, se nourrissant de l’énergie qu’il venait d’absorber autant que de la soudaine prise de conscience de sa propre fragilité. Et ce que sa raison n’avait pas osé tenter, sa fureur l’avait accompli.

Toute émotion effacée, son esprit brutalement fermé à l’influence du Naaru, il avait reculé, titubant sous l’impact.

Il avait hurlé et Moebius l’avait considéré avec étonnement, arraché à sa méditation extasiée.

Mordrahan s’était détourné pour remonter la pente en toute hâte, cherchant la sortie, évitant de croiser le regard du draenei. Il savait que le Commandeur de l’Essence verrait à cet instant l’abîme du Néant reflété dans ses yeux. Il n’était pas en mesure de lui fournir une explication satisfaisante et surtout il devait quitter ces lieux avant que son contrôle mental ne cède.

Moebius l’avait rejoint un peu plus tard, à l’extérieur du vaisseau. Mordrahan avait eu le temps de se calmer et de préparer une excuse acceptable pour son comportement. Le draenei n’avait pas paru étonné, précisant que parmi les étrangers qui approchaient le naaru nombreux étaient ceux qui s’en trouvaient perturbés. Le mage ouvrit ensuite un portail que Mordrahan franchit prestement, songeant qu’il s’en tirait finalement à bon compte.