Les éclairs déchiraient le ciel obscur, frappant à intervalles irréguliers le sol de pierre violette dénudée. Sous la lumière irisée des rivières d’énergie brute coulant entre les étoiles, la nuit et le jour se mêlaient en une pénombre permanente.

De toutes les terres de ce monde brisé, Raz-de-Néant était la plus extrême. A la lisière des réalités, les îlots de roche disloquée sombraient peu à peu dans le Néant Distordu, emportant avec eux des ruines hantées par des spectres inconscients de leur propre mort. Les créatures du Vide et les démons de la Légion Ardente se disputaient le territoire, chacun désirant exploiter le potentiel de cette frontière entre les mondes. Ici, les Sindorei exilés avaient bâti avec l’aide des Ethériens de gigantesques extracteurs de magie, puisant dans les profondeurs même de la matière les derniers vestiges de la vie autrefois présente sur ces terres et accélérant leur désintégration.

Perché sur un mur effondré, assourdi par le vacarme incessant des machineries arcaniques, Mordrahan contemplait la silhouette imposante de la manaforge.

Malgré la distance, il percevait la puissance qui en émanait. Le flux du Néant pulsait en ce lieu comme un cœur géant. Les battements du sien s’étaient synchronisés avec ce rythme souterrain et, comme il l’avait pressenti, il se sentait enfin à sa place.

A ses côtés le jeune drake du Néant qui lui servait de monture s’ébroua, le tirant de ses rêveries fascinées. Le sorcier se remit en selle.

Le drake décolla avant d’effectuer un large virage descendant pour se poser tout près de la manaforge. Accroupi derrière la crête de roche violette, Mordrahan étudia un long moment les rondes des patrouilles solfurie qui surveillaient l’immense structure. En contrebas de sa position, un énorme cristal rouge sang suspendu par des chaînes luisait d’un pouvoir dont le sorcier ressentait l’appel irrésistible.

L’éclaireuse Vada de l’Ordre des Quatre Tours lui avait raconté son expérience avec un tel cristal. Elle avait vu les mages solfurie en drainer l’énergie et leur avait dérobé leurs catalyseurs. L’émissaire des Clairvoyants à Shattrath lui avait demandé de poursuivre l’enquête. Elle avait testé elle-même l’effet du cristal, décuplant ses capacités de combat et procurant une sensation grisante de toute-puissance. Mordrahan connaissait trop bien ce genre de pratique pour ne pas vouloir vérifier par lui-même.

Un mage sindorei en robe rouge et or approchait de la masse écarlate. L’elfe tendit la main et un rayon de lumière d’un rouge intense se forma entre ses doigts et le cristal suspendu. Mordrahan activa sa vision magique. La source offerte inondait d’énergie le sindorei immobile, se nouant intimement à son l’âme et à son corps, les fortifiant tout en les distordant subtilement.

Comme l’avait soupçonné Mordrahan en prenant connaissance des rapports de Vada, le cristal ne contenait pas seulement du pouvoir arcanique brut, il renfermait également une puissance démoniaque concentrée qui conférait au cristal sa teinte sanglante. Les sindorei avaient suivi leur prince en croyant trouver en ce lieu le salut de leur peuple mais ils ne faisaient que plonger plus loin dans la dépendance et la corruption.

Tandis qu’il contemplait l’elfe en pleine extase, Mordrahan sentit en écho s’éveiller en lui une sensation profonde et indéfinissable de familiarité, une résonnance entre son essence et ce que le cristal abritait.

Réalisant ce que cela impliquait, il inversa sa perception pour examiner sa propre aura. Un bref instant, il perçut en lui-même un noyau de corruption démoniaque similaire à ce qu’il avait détecté sur le mage sindorei. Ce vortex obscur niché au sein de son âme fragmentée vibrait en harmonie avec le cristal rouge. Saisi d’un vertige intense, Mordrahan ne put observer plus avant. Prostré au sol, il mit plusieurs minutes à chasser la nausée qui l’envahissait.

Fermant les yeux, il se concentra à nouveau, focalisant son esprit sur sa vision intérieure pour analyser son aura.

Le Néant imprégnait chaque parcelle de cette région, chaque être qui y posait le pied et cette puissance diffusait en lui, alimentant la sienne, chargeant son essence avec plus de force que rien ne l’avait jamais fait. Le sorcier distinguait à présent clairement le tourbillon sombre parcouru d’ondes rouges et vertes, étroitement lié à l’essence écarlate et dorée du cœur émotionnel et au flux ardent orange et violet de ses pouvoirs magiques. Ce noyau corrompu avait certainement toujours été là, endormi, ne se manifestant que ponctuellement, masqué par les puissantes lignes de force dominantes. Il se réactivait dans cet environnement favorable à son renforcement.

Mordrahan rouvrit les yeux. Le cristal géant luisait face à lui, le sindorei s’était éloigné. L’appel se faisait hypnotique, se changeant peu à peu en cette faim familière dont le sorcier connaissait désormais le catalyseur. Luttant contre le désir sombre qui l’envahissait, il enfourcha sa monture, tournant son regard vers le tourbillon d’énergie au-dessus de la manaforge.

Le jeune drake du Néant perçut sa pensée et s’envola, se dirigeant droit vers le vortex pourpre. Ils plongèrent en son sein, se laissant porter par la colonne ascensionnelle.

Mordrahan ouvrit son esprit, détendit ses muscles et laissa le pouvoir brut l’imprégner. La magie amplifiait ses sens, sa pensée se fit limpide et froide, son corps comme anesthésié par une telle intensité d’énergie pure lui sembla se dissoudre puis se reconstituer.

Quand le drake émergea au sommet du vortex et reprit son vol, le sorcier songea qu’il ne s’était jamais senti aussi serein.

Il sourit. Ladigan avait raison. Son premier mentor lui avait dit d’aller à Raz-de-Néant, qu’il y trouverait des réponses. Il avait trouvé bien plus que cela. La clé de son équilibre. Ici il pouvait se ressourcer, régénérer la pureté inhumaine de son être, chasser tous ses doutes et maîtriser la violence de la Flamme.

Mordrahan dirigea le vol du drake vers Telredor, où les Quatre Tours avaient établi une base de recherches. Néalia travaillait là-bas, étudiant les textes locaux. Elle serait là à son retour. La chaleur douce de cette promesse irradiait dans le tissage nouvellement équilibré de son essence.

Le sorcier se retourna pour admirer l’étrange beauté des terres frontières. Il reviendrait. Régulièrement.