La chute d’Illidan avait marqué une étape décisive dans la guerre contre les démons, même si Mordrahan restait perplexe. A ses yeux, Illidan n’avait fait que retourner les armes -et les troupes- de la Légion Ardente contre leurs maîtres. Il pouvait comprendre la méthode mais les objectifs demeuraient troubles, pour le moins. L’ancien sorcier kaldorei avait été capturé et emprisonné, ses suivants tués ou dispersés. Les démons qu’il avait libérés de leur esclavage allaient très certainement se battre entre eux pour prendre le contrôle de ce qui restait de son armée. Les troupes azerothiennes rassemblées à Shattrath tournaient maintenant leur attention vers la menace représentée par Kil’jaeden et les sindorei de Kael’Thas.

Mordrahan était rentré en Azeroth, comme la plupart des membres des Quatre Tours.

En arrivant au bastion, il fut convoqué par le Grand Commandeur qui lui proposa le poste de Commandeur de l’Essence. Moebius avait remis sa démission et quitté l’Ordre. Le pieux draenei avait participé aux combats en Outreterre et affronté la corruption démoniaque jusque dans sa chair. Il avait vu la détresse des siens et désirait poursuivre son oeuvre au service de la Lumière auprès de son peuple. Il avait recommandé au Grand Commandeur de confier la tête de l’Essence à Mordrahan. Hautement surpris de cet honneur, ce dernier ne pouvait qu’accepter.

Cependant, en prenant connaissance des documents confidentiels laissés par Moebius, Mordrahan commença à penser que le draenei n’avait pas exprimé l’intégralité des raisons qui le poussaient à quitter l’Ordre. A moins qu’il ne l’ait fait, mais que le Grand Commandeur se soit gardé d’ébruiter la chose…

Malgré l’heure avancée de la nuit, Mordrahan ne dormait pas.

Son esprit bouillonnait. Les unes après les autres, les briques s’empilaient, bâtissant le pont qui liait son destin à celui de l’Ordre des Quatre Tours.

Mordrahan se servit un verre d’eau fraîche et alluma la pipe que Moroana lui avait offerte. Moroana…

C’était seulement en apprenant son départ qu’il avait réalisé qu’elle lui manquerait.

Elle avait été parmi les premiers à l’accueillir à son retour de l’Outreterre. Il appréciait son tempérament impétueux et impulsif, si éloigné du sien. Moroana ne calculait pas, elle était franche, directe et entière dans ses affections comme dans ses haines. Mordrahan trouvait cette simplicité rafraîchissante.

Elle lui avait offert son amitié. Ils avaient combattu ensemble. Moroana était une tueuse implacable, comme lui. Elle appartenait à l’Epée, agissant le plus souvent comme éclaireur ou assassin. Pour l’avoir vue en action à plusieurs reprises, le sorcier savait qu’elle signait son passage en clouant sa cible à une porte avec ses poignards. Psychopathe, auraient dit certains. Efficace, pensait Mordrahan.

Leurs conversations insolites auraient décontenancé voire terrifié la plupart des gens. Il se souvenait parfaitement de la première, un soir sur les toits de Tereldor. Elle lui avait offert une belle pipe d’écume ouvragée, lui avait appris à l’utiliser, puis ils avaient fumé ensemble en échangeant leurs techniques de torture et d’intimidation.

La sensation de vide et de perte qu’il éprouvait le déconcertait. Il aurait voulu offrir quelque chose en retour à Moroana, pour pouvoir la soutenir dans sa mission loin des siens.

Il considéra pensivement la pipe qui rougeoyait dans le noir, identique à celle que la jeune femme possédait. Son regard s’illumina soudain et il sourit, son visage prenant une expression de douceur et de joie que seule Néalia connaissait.

Il se leva et prit un flacon de poudre enchantée dans un tiroir. Il roula le tapis de son bureau puis s’agenouilla et traça d’une main sûre un symbole complexe au sol tout en prononçant une incantation en Eredun. Le dessin se mit à luire, chargé de pouvoir dimensionnel.

Mordrahan plaça la pipe encore allumée au centre de la rune d’invocation et tira de sa poche le sachet de cristaux violets qui ne le quittait jamais.

Il déposa un des cristaux sur le foyer de la pipe et murmura un mot de pouvoir. La gemme s’éclaira d’une lueur interne, écho de la braise sur laquelle elle reposait. Il leva la main au dessus des runes

« Que mon pouvoir lie son âme à son corps comme la braise à ce foyer… Ast Kirath An Thiriosh ! »

Au dernier mot de la formule, les runes s’embrasèrent. Un pilier d’énergie jaillit du schéma d’invocation puis disparut, absorbé par le cristal, transformé en une sphère parfaite au cœur palpitant.

Mordrahan cueillit délicatement la pierre et ramassa la pipe. Observant la sphère, il se demanda si Moroana pouvait percevoir la magie qui la protégeait à présent. Il ignorait quelle était la portée maximale du sortilège, habituellement utilisé en présence de la personne à préserver. Il avait fait de son mieux pour l’amplifier, utilisant les pipes comme focalisateur et la lueur pulsant comme un cœur dans la gemme lui indiquait que la magie avait fonctionné.

Il ouvrit un tiroir de son bureau et enveloppa la pierre d’âme dans un tissu de soie avant de l’y déposer.

La pipe s’était éteinte. Il la ralluma et s’accouda à la fenêtre, tirant de longues bouffées tout en parcourant d’un regard pensif le bureau du Commandeur de l’Essence. Son bureau.

Son tabard reposait sur une chaise. Il avait pris l’habitude de le porter et le contempler ramena son esprit à ses réflexions précédentes.

Les Pairs de l’Ordre lui témoignaient du respect mais aussi de l’estime.

Il était accoutumé au respect né de la peur. Il l’avait connu du temps où il enseignait à l’Académie. Là-bas, certains le craignaient, d’autres l’admiraient et beaucoup le jalousaient. Il savait parfaitement qu’aucun n’aurait hésité à le poignarder pour prendre sa place si l’occasion leur en avait été donnée.

Formé au pouvoir dans un univers de faux-semblants et de corruption, habitué aux manipulations et totalement dénué de scrupules, Mordrahan réalisait peu à peu que la vie au sein de l’Ordre des Quatre Tours le transformait bien plus qu’il ne l’avait pensé.

Et pourtant… Cela ne changerait pas ce qui ne pouvait l’être. Combien parmi les Pairs seraient capables d’accepter la vérité à son sujet si un jour elle leur était révélée ?

Il imaginait sans peine le mépris glacé de Kaleshrius, la sentence implacable d’Aerth, l’horreur ou la pitié de Leetah, aussi insupportables l’une que l’autre à ses yeux.

Le visage de Gerssandre s’imposa alors soudain à sa conscience.

Elle aussi avait changé, plus encore peut-être que lui-même.

La jeune femme presque fragile qu’il avait rencontrée la première fois avait cédé la place à une personne dont il ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle lui ressemblait de plus en plus.

Il pensait savoir ce que cela signifiait.

Gerssandre maniait le feu arcanique, il l’avait vu, avec une froide efficacité et elle n’hésitait pas à tuer. Sans haine ni plaisir. Juste parce que c’était nécessaire.

« Le Vide.. » murmura-t-il.

Le Commandeur de la Plume avait fait le choix de la Voie du Vide, affermissant sa maîtrise d’elle-même et de son pouvoir et offrant au monde une image de détermination implacable.

« Que peut-elle avoir traversé pour changer ainsi ? » se demanda-t-il un instant.

Gerssandre était l’une des personnes les plus proches du Grand Commandeur, dont elle était un officier fidèle mais surtout l’amie. Il devenait de plus en plus manifeste que quelque chose rongeait Assahab, érodant sa conviction, le poussant à un retrait croissant. Il n’était plus que l’ombre de l’homme dont Mordrahan avait entendu le discours passionné un an plus tôt à Hurlevent. Les seules personnes qui l’entouraient à présent étaient sa sœur Ayana, son ami Tar et Gerssandre.

Mordrahan réfléchit, cherchant à recadrer ces données avec ce qu’il savait de l’Ordre et soudain les pièces du puzzle se mirent en place.

Mordrahan avait découvert en prenant son poste que Gerssandre et Tar menaient une enquête secrète diligentée par le Grand Commandeur en personne sur le passé de l’Ordre des Quatre Tours, plus précisément sur les origines des Fondements actuels, rédigés après un schisme interne qui restait dans l’histoire sous le nom de Grande Rupture.

Le sorcier tira longuement sur sa pipe, le regard dur, le visage de marbre.

L’Histoire ne pouvait jamais être totalement effacée et elle avait une fâcheuse tendance à se répéter. La Lumière ne pouvait exister sans les Ténèbres et les Quatre Tours avaient eu leur compte de ténébreux secrets, ombres que l’on disait disparues à jamais.

L’attitude de Gerssandre et du Grand Commandeur comme le départ de Moebius impliquaient que l’enquête avait mis à jour l’un de ces secrets.