Mordrahan contemplait le portrait à la plume posé sur son bureau illuminé par les rayons du soleil couchant. Il avait réalisé le dessin de mémoire, faisant appel à son entraînement d’anatomiste pour restituer chaque courbe du modelé du visage, la ligne élancée du cou, la chevelure rousse lisse où il aimait glisser ses doigts. La jeune femme sur le papier souriait légèrement, son regard semblait fixer son créateur.

Le sorcier se souvint d’une phrase qu’il lui avait dite, quand il avait accepté leur relation.

« Comment as-tu fait pour devenir si réelle ? »

Tout avait commencé quand une prêtresse de Hurlevent avait demandé la protection de l’Ordre des Quatre Tours. D’abord réservée, la jeune femme avait rapidement démontré un caractère bien trempé et un esprit ouvert. Elle avait attisé l’intérêt des quatre Commandeurs, chacun désirant l’intégrer à ses effectifs.

Mordrahan l’avait rencontrée dans ce cadre mais rapidement leurs conversations étaient devenues plus complexes, plus intimes aussi. Quelque chose se tissait entre eux, une complicité que le sorcier n’avait jamais établie avec personne, faite d’une curiosité mutuelle et d’une attirance qu’il vit grandir dans l’aura de la jeune femme avant de commencer à la ressentir à son tour.

Néalia était un mystère à ses yeux. La prêtresse venait souvent méditer au bord du puits de lune à Hurlevent, dans le quartier druidique. Attirée par la lune, elle chantait parfois pour elle et se sentait plus proche des croyances elfiques que des dogmes de l’église humaine. Mordrahan percevait en elle une sagesse plus ancienne que son âge et une volonté aussi solide que la sienne.

L’aura de Néalia contenait des notes lumineuses similaires à celles de Maesa ou du naaru mais la lumière en elle brillait avec plus de douceur, profondément ancrée dans son âme et mitigée par une tolérance née de l’expérience autant que de la conviction. Mordrahan n’était pas tenté de la voler mais désireux de s’y plonger. Elle promettait chaleur et joie, une offrande sans conditions et sans jugement.

Le sorcier passait une bonne part de son temps libre en compagnie de la jeune femme et constatait que ces rencontres le laissaient à la fois apaisé et rempli d’énergie. La faim se faisait discrète, comme neutralisée, jusqu’au jour où Néalia se retrouva menacée en sa présence.

Un des membres de l’Ordre avait imprudemment manipulé un artefact ancien qui avait pris possession de son corps. La prêtresse tenta de le purger de cette influence et fut blessée avant que l’homme ne soit neutralisé. Néalia fut rapidement secourue et s’en tira sans conséquences mais Mordrahan dut quitter précipitamment les lieux pour ne pas céder devant ses pairs à la rage meurtrière qui l’avait envahi.

Ce soir-là, il avait découvert le pouvoir de sa propre souffrance puis avait tué à nouveau, cette fois de sang-froid, inconscient du fait que cela renforçait la noirceur de son essence.

Quelques jours plus tard, il avait échangé avec Néalia à propos de l’intuition et de l’instinct, puis sur les multiples facettes de l’amour avant que la conversation ne se déplace vers l’artisanat. La jeune femme pratiquait la calligraphie et en parlait avec passion. Il l’écoutait tout en contemplant son aura dont les lignes intenses se déployaient autour du cœur flamboyant de son âme.

Puis elle s’était levée, fixant du regard le lac au bord duquel ils aimaient s’installer. Il avait vu les couleurs tournoyer, changer, reflet des émotions contradictoires qui parcouraient la prêtresse quand elle s’était retournée vers lui pour lui avouer ses sentiments. D’abord hésitante, elle avait comme toujours gagné en assurance au fil de l’échange, obligeant Mordrahan à dépasser ses doutes.

Bravant ses réticences et ses mises en garde, elle avait initié leur premier baiser, déclenchant un processus qui les lierait à jamais. Pour la première fois de sa vie, il avait expérimenté le don de soi et la confiance absolue d’un être qui refusait la prudence et la logique pour suivre son intuition.

Au fil des jours, Mordrahan avait compris que le transfert d’énergie émotionnelle se faisait dans les deux sens. Elle lui offrait sa passion, brûlante, mais aussi un amour plus réfléchi, l’acceptant tel qu’il était et il lui rendait une émotion brute, nouveau produit de son évolution personnelle, qu’il était incapable d’analyser mais que la jeune femme ressentait avec force.

Néalia comblait son vide intérieur, ajoutant à l’embryon d’âme qu’il avait construit à partir des désirs et des sensations les plus primaires une puissance nouvelle, positive, profonde et solide.

Elle était sa Flamme, elle l’ancrait à la Réalité et le ramenait du côté de l’humanité.

Il découvrait la joie d’aimer mais aussi la peur de perdre l’être aimé…