Dans son bureau au sommet de la Tour de l’Essence Mordrahan relisait ses notes.

Le Concile réuni trois jours plus tôt dans l’urgence avait été agité, ce qui n’avait rien d’étonnant au vu des nouvelles apportées par les émissaires de la Balance.

Assahab… porté disparu. De manière suffisamment sérieuse pour que sa sœur parte à sa recherche en ayant organisé sa succession. Cela signifiait qu’Ayana avait acquis la certitude que le Porteur de la Marque ne reviendrait pas, cette fois. Selon toute logique, elle était juste allée récupérer la Marque… et le corps de son frère.

Mordrahan se remémora les quelques conversations qu’il avait eues avec le Grand Commandeur. C’était un homme taciturne et tourmenté, qui ne souriait jamais et qui ne semblait apprécier que les rares moments où il pouvait oublier les devoirs de sa charge.

Le sorcier soupira. Assahab faisait partie de ces rares individus qui contrôlaient suffisamment bien leurs émotions pour que leur aura soit indéchiffrable mais ses paroles désabusées reflétaient une âme morte à l’intérieur. Peu à peu sa flamme s’était éteinte, sans doute suite à quelque tragédie du passé… Usé, il avait continué à accomplir ses devoirs, sans passion, jusqu’à ce que même cela s’écroule.

Les réactions à l’annonce avaient été violentes.

L’incrédulité dans les rangs des Pairs était devenue colère et le chagrin avait fait place à une hostilité dont les Inquisitrices avaient fait les frais. Cependant, les deux assistantes d’Ayana avaient accompli leur tâche, respectant scrupuleusement les volontés de la Vénérée.

La Refondation s’accomplissait. Etait-ce finalement ce qu’Assahab voulait ? Possible…

Le retour aux antiques structures pré-Rupture s’accompagnait de tentatives d’évolution et la Balance était toujours là, pivot et sentinelle. Cette fois elle avait été un révélateur. Le chaos avait surgi au cœur de l’Ordre, l’orage avait ébranlé ceux qui étaient les plus fragiles.

Mordrahan reposa les feuillets, laissant son regard dériver sur la tapisserie ornée de la Marque qui pendait au mur derrière son bureau. Le Grand Commandeur avait incarné un idéal qui ne devait pas mourir avec lui. Le Haut Conseil des Trois devrait poursuivre son œuvre. La Balance avait posé la première pierre en nommant les trois Commandeurs à la tête de l’Ordre mais il fallait à présent consolider l’édifice.

Il considéra les noms listés sur la proclamation de la Balance.

Moroana, nouveau Commandeur de l’Epée. Fière, impétueuse et loyale.

Kelric, devenu Inquisiteur. Il avait la Foi et la conviction, mais il devrait apprendre à manier le Septième Fondement. Enrya l’aiderait, elle avait du bon sens et savait comment fonctionnaient les rouages secrets de l’Ordre.

Belgrim, nommé Haut Capitaine de la Veille de Strom. Un nain solide comme le roc, méfiant et incorruptible. Le débat sur la place de la Veille vis-à-vis de l’Epée s’annonçait houleux.

Arpentant la cour déserte du bastion des Quatre Tours en tirant nerveusement sur sa pipe, Mordrahan espérait et redoutait à la fois de voir réapparaître l’ombre de la Tour Sombre. Surgie du Néant au moment où le crépuscule cédait la place à la nuit, elle avait glacé d’horreur viscérale ceux qui avaient osé pénétrer dans son aura de noirceur absolue. Immatérielle mais bien présente, elle avait semé la panique au sein de l’Ordre pendant plusieurs heures avant de s’évaporer, comme la première fois.

Cette nouvelle intrusion avait agi comme un amplificateur des doutes et des craintes qui rongeaient l’âme des Pairs depuis le Concile.

Mordrahan les avait observés pendant l’assemblée. Angoisses. Incertitudes. Colère, violence. Ils se dressaient les uns contre les autres comme des oiseaux affolés cherchant la sortie de leur cage.

Malgré tout il avait saisi quelques lueurs d’espoir.

Le calme d’Enrya… jusqu’à ce qu’elle panique.

La franchise brutale de Moroana… vaincue par la sensibilité qu’elle refoulait.

La sérénité de Néalia… poussée à bout par le constat de la déliquescence ambiante.

La Foi de Kelric… qui menaçait de basculer.

La rugosité blasée de Belgrim…

La fuite du Chancelier de la Plume Aerth en compagnie de l’ancien Commandeur de l’Epée Leetah divisait les membres de leurs Tours. Mordrahan savait que d’autres partiraient rejoindre les officiers déchus. Ce n’était pas un schisme, c’était un tri nécessaire entre ceux qui acceptaient la vérité nue avec la volonté de rebâtir et ceux qui refusaient d’évoluer.

Etrangement, plus il les voyait s’enfoncer dans les Ténèbres, plus lui-même se sentait détaché et sûr de son but. L’Equilibre. Parce qu’il était devenu leur ancre, même s’ils n’en avaient pas encore conscience.

Le chemin était tracé, à présent. Les murs se lézardaient, l’édifice tout entier menaçait de s’effondrer dans les abysses. Le temps était venu.

Le Phénix apportera la Destruction par la Renaissance ou la Renaissance par la Destruction.

Des passions individuelles cristallisées par le Doute naissait une terrible obscurité mais avec un soutien adéquat, un pivot solide, il pouvait en sortir une essence sublimée, purifiée. Une lame trempée par l’épreuve et forgée au feu de la Foi. Un Ordre renouvelé, mais pour cela il faudrait aussi reconquérir la Tour Sombre et avant d’agir Mordrahan devait assurer ses arrières.

Mordrahan se dirigea vers les quartiers de la Balance à présent occupés par les deux Inquisitrices assistantes d’Ayana.

Aranka Louvencourt Al’Fedor Al’Dara l’accueillit en silence, s’inclinant avec solennité avant de l’examiner longuement.

« Vous ne semblez pas étonnée de ma visite, Inquisitrice… » commenta le sorcier d’un ton neutre.

Elle répliqua de même, sans sourire, le fixant toujours de ce regard sans âge qui lui rappelait Ayana.

« En vérité je ne le suis pas. Entrez, Commandeur… »

Le salon était cossu et austère, inchangé depuis sa dernière conversation avec la sœur du Grand Commandeur. Comme la Vénérée Ayana, Aranka l’écouta avec attention, posant juste de temps à autre une question précise et incisive comme un coup de lame.

Il eut très vite la sensation qu’elle savait déjà où il voulait en venir. Cependant, elle s’abstint de toute réflexion pouvant passer pour un assentiment ou une dénégation. Elle se tenait devant lui comme un miroir, impassible et concentrée.

Finalement il prit congé. Il avait la réponse qu’il était venu chercher. Elle ne lui bloquerait pas la route, tant qu’elle jugerait que son chemin servait les intérêts de l’Ordre, mais chercher son soutien était prématuré.

La porte refermée, l’Inquisitrice se dirigea vers un secrétaire ouvragé. Elle tira une clé de son corsage et ouvrit le meuble avant de rester un long moment à considérer pensivement un rouleau de parchemin qui reposait entre deux piles de documents. Dans la cire qui le scellait était imprimé le cachet personnel d’Ayana Thivaël Al’Bahan Al’Luhin.

« Vous aviez vu juste, Vénérée… Comme toujours… Et même absente, vous continuez à nous guider. Et quand le moment viendra, s’il vient, vos ordres seront appliqués…»

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