La nuit s’avançait déjà et les rues de Hurlevent étaient presque désertes. Seuls restaient les noctambules plus ou moins éméchés et ceux dont les activités préféraient l’ombre à la lumière.

Une silhouette sombre marchait d’un pas vif sans accorder un regard à la splendeur des demeures des beaux quartiers. Arrivé devant le seuil de l’Agneau Assassiné, l’homme s’arrêta. Calmement, il leva la main et dessina des symboles dans l’air en prononçant une incantation à voix basse.

Dans un éclair de lumière pourpre, une forme humanoïde apparut près de lui. La succube déplia ses ailes et fit claquer son fouet avec un sourire de satisfaction.

« Suis-moi et reste sur tes gardes » dit l’homme en langue démoniaque.

Le sourire de la succube se fit carnassier.

« Qui allons-nous tuer, maître ? » demanda-t-elle.

« Personne… enfin, si tout se passe comme prévu. »

L’homme entra dans la taverne et examina la pièce. Personne à cette heure tardive, hormis un employé derrière le comptoir. En vieil habitué de l’endroit, l’homme savait que le serveur n’était pas seulement là pour distribuer des boissons. Il s’avança, la succube sur ses talons.

« Bonsoir. Voudriez-vous avertir le Conseiller Gakin qu’il a de la visite, je vous prie ? »

Le tavernier considéra le visiteur avec attention, cherchant à apercevoir son visage caché dans l’ombre de sa profonde capuche noire. Il ne distingua qu’une mèche de cheveux argentés et des yeux gris au regard intense.

La voix de l’homme était ferme et neutre, son maintien très droit. Il s’attendait visiblement à être obéi sans discussion et la succube qui se tenait à ses côtés attestait de son rang.

L’employé connaissait suffisamment les familiers de l’établissement pour savoir quand il convenait de s’exécuter. Il s’inclina à demi et demanda courtoisement

« Qui dois-je annoncer ? »

L’homme sourit sous son capuchon et se borna à répondre

« Dites-lui qu’il a intérêt à me recevoir. Je me présenterai moi-même. »

Le tavernier s’éclipsa sans plus insister. Quelques minutes plus tard, il conduisait le visiteur aux appartements du Conseiller Gakin.

Gakin attendait son hôte avachi dans un fauteuil moelleux, un verre de liqueur à la main. Son regard attentif démentait son attitude de dédain affecté.

Il toisa l’homme, sans un regard pour la succube et déclara

« Je n’ai pas l’habitude de recevoir ainsi des inconnus sans rendez-vous en pleine nuit… Mais il se trouve que le sommeil me fuit et toute distraction est bonne à prendre… »

« Serait-ce le souci que je vous cause qui vous empêche de dormir, Gakin ? » répliqua Mordrahan en repoussant sa capuche.

Le Conseiller se redressa, toute mise en scène oubliée, le regard dur.

« Vous ! Que venez-vous faire chez moi ? Vous ne devriez même pas être en ville… »

Mordrahan balaya l’objection d’un geste.

« Ce problème sera bientôt réglé. Vous allez y veiller. »

Gakin le fixa d’un air éberlué. Puis il réalisa les implications de ces paroles et la panique l’envahit. Puis la colère. Et finalement, son intelligence reprenant le dessus, il posa sur son interlocuteur un regard calculateur.

« Comment cela ? » interrogea-t-il d’une voix contrôlée.

Mordrahan n’avait rien perdu des pensées de Gakin, reflétées sur son visage. Il eut un sourire froid.

« Je sais tout, Gakin. J’ai des documents. Ils prouvent votre rôle dans cette affaire. »

Gakin ne broncha pas. Il attendit la suite.

« Je veux retrouver ma place ici. Avec votre soutien. »

Gakin fit la grimace.

« Et si je refuse ? »

« Vous avez bien plus à perdre que moi, Gakin… je suis déjà un paria… »

Le Conseiller se dirigea vers la table et se resservit un verre. Mordrahan nota que ses mains ne tremblaient pas. Gakin savait réagir vite quand il le fallait.

Sirotant sa liqueur, le Conseiller répondit calmement

« Vous savez aussi bien que moi que le Conseil est majoritairement contre vous. »

« Et bien, vous allez faire le nécessaire pour que cela change. Utilisez vos talents de persuasion. Et si ça ne suffit pas… achetez-les, faites-les chanter, menacez-les. S’il faut en tuer quelques-uns pour l’exemple, vous savez où trouver des hommes de main. Je vous fournirai tous les fonds nécessaires. Je vous donne une semaine. »

Gakin se rassit tranquillement.

« Et ensuite ? »

« Ensuite, je signerai un autre contrat avec maître Hartemus Gordon… identique au précédent en ce qui vous concerne. Vous conserverez votre rente et votre rang.»

Le Conseiller hocha la tête.

« Très bien. Vous aurez de mes nouvelles dans une semaine. En attendant, faites-vous discret… et ouvrez-moi un crédit illimité… »

« Toute dépense justifiée sera acceptée… tant que vous obtiendrez des résultats. »

Gakin se plongea dans la contemplation de son verre. Il passait déjà en revue les moyens de pression dont il disposait sur ses confrères. Mordrahan releva sa capuche et se dirigea vers la porte sans un mot de plus.

Alors une main fine écarta la lourde tenture qui masquait le fond de la pièce et Ursula Deline s’avança, moulée comme à son habitude dans une robe échancrée qui mettait ses formes en valeur. Elle s’inclina avant de déclarer d’une voix sensuelle

« Si vous avez terminé, messieurs, je souhaiterais passer le reste de cette nuit autrement qu’en palabres politiques… »

Gakin la déshabilla du regard tandis qu’elle traversait la pièce mais ce fut devant Mordrahan qu’elle s’arrêta.

« Désolée, Gakin, dit-elle d’un ton amusé. Ce soir je choisis le vainqueur. »

Le Conseiller encaissa l’affront, blêmissant avant de répliquer d’une voix venimeuse

« Tu perds ton temps… »

« Je ne crois pas… » répondit Ursula avec un sourire provoquant, tout en posant la main sur la poitrine de Mordrahan.

En un éclair ce dernier avait analysé la situation. Rentrer dans le jeu d’Ursula lui donnerait un avantage psychologique évident sur Gakin. L’expérience serait utile, à condition d’en reprendre la direction.

Il saisit le poignet d’Ursula, interrompant sa caresse.

A l’instant où il toucha sa peau, le monde bascula. Un flot de sensations l’envahit. Réalisant ce qui se passait, Mordrahan activa sa vision magique.

Les couleurs explosèrent devant lui. Ursula était drapée dans une aura flamboyante où pulsait un noyau rouge profond dont l’intensité augmentait à vue d’œil. Elle était l’incarnation de la Flamme, pouvoir et émotions fusionnés en une alchimie suprême.

Il sentit quelque chose s’éveiller en lui. Une faim dévorante.

image