La cloche du portail d’entrée du domaine des Quatre Tours résonna lourdement dans la nuit. Une ombre se tenait sur le seuil.
Mordrahan franchit d’un pas rapide le porche sculpté, foudroyant du regard au passage le garde qui avait tardé à lui ouvrir le lourd battant.
La sentinelle de l’Epée retint un mouvement de recul devant les yeux plus sombres qu’un ciel d’orage et l’expression tendue du sorcier. Puis tandis que l’homme s’éloignait, ses robes couleur de feu balayant le sol au rythme de ses longues enjambées, le garde se demanda un instant ce qui pouvait l’avoir ainsi perturbé.
Bien que récemment arrivé, Mordrahan avait déjà été remarqué pour son calme imperturbable et sa courtoisie et la sentinelle songea avec un sourire amusé que celui qui avait réussi à le mettre en colère risquait de passer un mauvais quart d’heure.
Avec un haussement d’épaules, le garde reprit son poste.
A peine la porte de son appartement refermée, Mordrahan ouvrit grand la fenêtre, laissant le vent vif de la nuit fouetter son visage.
Il prit plusieurs inspirations profondes puis tira de sa poche la pipe que lui avait offerte Moroana. Cela valait la peine d’essayer. Après un moment passé à faire les cent pas en absorbant de longues bouffées de tabac parfumé, il dut se rendre à l’évidence. Cela, comme l’alcool, n’avait aucun effet sur lui.
Il s’immobilisa au milieu de la pièce, luttant contre la force sombre qui envahissait son esprit, mobilisant sa volonté pour éteindre la flambée de violence brute avant qu’elle ne devienne incontrôlable. L’effort mental le laissa tremblant de tout son corps. Ecartant de son visage des mèches blanches trempées de sueur froide, il se laissa lourdement tomber dans un fauteuil près de la fenêtre.
Son regard fiévreux fixa un instant la lune puis parcourut la vaste pièce encore encombrée de caisses et de paquets de l’appartement qu’on lui avait récemment attribué. Inutile de songer à dormir dans cet état.
D’un pas encore vacillant, il se dirigea vers les piles de caisses et entreprit d’en ranger le contenu sur les étagères et dans les armoires. Ce genre de travail demandait juste assez de concentration et d’exercice physique pour empêcher ses pensées de dériver.
Une heure avait passé. La lune déclinait derrière les toits et Mordrahan avait fini par allumer un chandelier. Debout devant une haute et large armoire de chêne, il alignait avec soin sa collection de crânes sur l’étagère. Puis il se pencha pour saisir la caisse suivante et se figea sur place comme si on l’avait assommé, le regard braqué sur le coffre que la pile de caisses avait masqué.
Instantanément, son contrôle mental vola en éclats, comme l’illusion auto-entretenue d’avoir retrouvé son état normal. La faim ressurgit, amplifiée, lui tordant le corps et l’esprit d’une douleur fulgurante.
Se tenant d’une main à l’étagère d’où les crânes lui adressaient des rictus d’ivoire, il considéra le lourd coffre de bois sombre renforcé de fer pendant un long moment. Il se rappelait son arrivée. Il avait fallu deux solides gaillards pour le soulever mais les hommes avaient pourtant porté le coffre à l’étage aussi vite qu’ils l’avaient pu, car ils éprouvaient à son contact une répulsion inexplicable.
Mordrahan fit un pas en avant, poussant sans ménagements une pile de boites qui s’écroula avec fracas sans qu’il ne s’en soucie. Il tira de sous sa chemise une chaîne d’argent à laquelle étaient suspendues deux clés ouvragées aux reflets de métal précieux.
S’agenouillant devant le coffre, il glissa la plus grande des deux clés dans la serrure. Des runes aux arêtes vives flamboyèrent un instant sur les ferrures massives avant de s’éteindre. Mordrahan tourna la clé et souleva le couvercle. Il avait payé ce coffre une fortune à Forgefer. Sa serrure magique était inviolable par des voleurs ordinaires, même si pour faire bonne mesure il avait fait ajouter un mécanisme de piège plus traditionnel à la protection runique.
Le coffre était rempli de documents, livres et parchemins empilés.
Ses mains tremblantes en sortirent une pile de livres et pressèrent la seconde clé contre une des ornementations intérieures du coffre. Une serrure se dévoila, où il introduisit la clé. Avec un déclic, le fond du coffre se souleva légèrement. Mordrahan glissa ses doigts sous la plaque de bois et la retira puis saisit le coffret plat qui reposait auprès de deux grimoires au fond de la cache et se dirigea vers sa table de travail.
Un instant plus tard, il soulevait le couvercle de délicate marqueterie, contemplant les rangées de cristaux violets alignés sur leur lit de velours. Le vent nocturne avait soufflé les bougies et dans l’éclat lunaire qui baignait la pièce les gemmes scintillaient de leur propre lueur interne.
Mordrahan activa sa vision magique et l’aura des gemmes se déploya devant lui comme une aurore boréale, effaçant tout ce qui l’entourait dans un tourbillon de couleurs iridescentes.
Pétrifié, il les fixait du regard avide de l’assoiffé debout devant une rivière d’eau pure, prêt à s’y jeter au risque de se noyer.
La faim le dévorait et avant qu’il ne réalise ce qu’il faisait, ses doigts effleurèrent les pierres.
La sensation brute le transperça comme un éclair, attisant la fièvre et clarifiant subitement ses pensées.
Avec un sursaut, il rabattit le couvercle du coffret d’un geste brutal. Sa raison luttait contre un instinct primal et il était parfaitement conscient du peu de temps qu’il lui restait avant de perdre la bataille. Et pourtant il ne devait pas céder… pas ici… trop dangereux… si quelqu’un venait…
Arcbouté sur la longue table de bois poli par le temps, tentant désespérément de maîtriser l’appel du Vide, il aperçut soudain le fin stylet à poignée d’argent tombé de sa manche tandis qu’il refermait le coffret aux cristaux. De la main droite il le saisit et le planta de toutes ses forces dans le dos de sa main gauche encore posée à plat sur la table.

Le sang jaillit et la douleur explosa dans ses nerfs, amplifiée par la faim. Il hurla. Instantanément, la transmutation s’activa. Une part de lui-même, détachée, observait la scène. Sur le plan physique, son corps tétanisé cloué à la table fit naître dans son esprit l’image fugitive d’un loup rongeant sa propre patte pour se libérer d’un piège. Mais sur le plan astral, chaque goutte de sang, chaque onde de souffrance devenait une perle d’énergie se déversant en cascade dans les abysses de son âme brisée.
Peu à peu, la douleur reflua puis disparut. Sa main saignait toujours mais il ne sentait plus rien et la flaque écarlate qui s’étalait sur la table menaçait d’atteindre le coffret de bois précieux. Parfaitement maître de lui-même à présent, il se redressa, arracha la dague et commença à enrouler un bandage autour de sa main blessée. Puis il remit le coffret en place et referma le grand coffre cerclé de fer.
Son esprit bouillonnait. Il avait franchi une nouvelle étape. Prévisible, maintenant qu’il y réfléchissait. Sa magie utilisait ce genre de canalisation. Il savait transformer sa force vitale en énergie magique. Ce qu’il venait de faire relevait du même principe. Son sortilège de cristallisation capturait des émotions mais la transmutation qu’il venait d’opérer sur lui-même se situait à un degré supérieur, une manipulation directe de son essence.
Mordrahan jeta une serviette sur la mare sanglante puis prit son manteau. La faim était temporairement calmée, couvant au fond de son être comme une braise sous la cendre. Il savait que cela ne suffirait pas et avait conscience d’un autre désir, inassouvi, plus profond que la puissance primaire de la souffrance brute. Contrairement à la première fois, il venait de décider de ne pas le subir. Assumer, provoquer et satisfaire ce besoin de manière calculée lui permettrait de conserver un minimum de contrôle.
La sentinelle à la porte reconnut l’arrivant à sa robe rouge et or et à son pas rapide. Le profond capuchon cachait son visage mais quelque chose dans l’allure du sorcier alerta le garde qui s’empressa d’ouvrir le portail. Après l’avoir refermé, il remarqua une tache sombre au sol et s’accroupit pour l’examiner. Du sang… La sentinelle resta un long moment immobile, fixant le portail d’un air pensif.
Tard dans la nuit, une ombre nimbée de flammes traversa Sombre-Comté. Les gardes la suivirent d’un regard méfiant, mais aucun ne songea à l’arrêter ni même à rester sur sa route. Les Veilleurs avaient déjà vu suffisamment de ses pareilles pour savoir qu’il valait souvent mieux les éviter.
Le démoniste ne ralentit pas la course de son destrier infernal, dont les sabots embrasés martelaient les pavés et laissaient des traces fumantes. Sa chevelure de neige flottant au vent, Mordrahan appréciait la chevauchée et laissait monter en lui une joie sauvage, savourant les sensations présentes et à venir.
Les fauves s’écartèrent instinctivement de son chemin annonciateur de mort et finalement il se retrouva devant un camp de brigands, là où il savait trouver ce qu’il était venu chercher.
Un des gardes se tenait seul sur un escarpement, à l’écart du campement.
S’avançant sans aucun bruit, Mordrahan leva la main et prononça un mot de pouvoir sombre. L’homme cria de douleur quand la magie du Néant s’abattit sur lui et se rua sur le sorcier en brandissant son épée. Sans bouger, ce dernier enchaîna deux autres sortilèges. Le corps ravagé par les malédictions, brûlant d’un feu qui attaquait sa chair autant que son essence vitale, le brigand leva son arme pour frapper son bourreau. Il n’acheva pas son geste. Pétrifié d’horreur, il regardait sa mort incarnée.
Le visage sans expression de Mordrahan était pareil à un masque livide où brûlait une flamme d’une malveillance infinie sertie dans deux yeux réduits à un abîme obscur mais ce qui terrifiait le soldat au point de le rendre impuissant à se défendre, c’était l’avidité fiévreuse de ce regard. Un regard de prédateur appréciant déjà la saveur de sa proie.
Lâchant son arme, l’homme recula de quelques pas en titubant.
Calmement, Mordrahan traça les runes du siphon d’âme et prononça les mots de son sortilège de cristallisation. Le double flux enveloppa la victime qui tomba à genoux.
Impassible, concentré, le sorcier maintint le sortilège jusqu’à ce que l’homme s’écroule à ses pieds. Puis il prit une profonde inspiration, leva la tête vers le ciel étoilé. Un long cri rauque s’échappa de sa gorge tandis qu’il fermait les yeux.
En un instant, le Vide absorba l’âme du brigand, sa terreur, sa souffrance, sa mémoire. Tandis que la force vitale imprégnait le corps de Mordrahan, restaurant sa main brisée, l’âme volée apaisait sa faim spirituelle. Au manque succédait une extase violente à laquelle il s’abandonna sans retenue. Puis un silence absolu retomba sur la forêt.
Un peu plus loin, le destrier démoniaque attendait son maître. Le sorcier le rejoignit et partit au galop sans un regard de plus en arrière.