L’orage tonnait sur le bastion des Quatre Tours, faisant vibrer les murs et affolant les montures dans l’écurie. L’atmosphère électrique ajoutait à la tension latente des esprits tourmentés une pression physique que la pluie refusait de venir soulager.

La cour de la citadelle était vide, illuminée par saccades de la lueur pourpre des éclairs qui zébraient le ciel sans relâche. La lune jouait à cache-cache avec les nuages et des ombres dansaient au pied des murailles et des bâtiments.

Plus personne ne sortait à la nuit tombée, hormis les soldats de garde qui avaient été groupés par patrouilles de deux. Mordrahan les observait depuis la fenêtre de son bureau, marchant l’arme à la main et le dos droit mais le regard inquiet chaque fois qu’il se portait sur le périmètre sécurisé marqué par des cordes tendues sur des piquets. La peur transpirait des murs et des hommes maintenant.

Les hommes de l’Epée étaient braves, ils avaient combattu la Légion et le Fléau, ils avaient veillé sur la Porte des Ténèbres mais ce qui se passait au sein de leurs murs les perturbait bien davantage. C’était un ennemi invisible, intangible, indescriptible.

Mordrahan examina le périmètre délimitant la zone où à deux reprises était apparue la Tour Sombre. La verraient-ils cette nuit ?

Il songea à sa conversation avec Enrya, première membre de l’Ordre à être entrée dans ce lieu mystérieux où elle avait découvert des laboratoires abandonnés, alchimie, ingéniérie, forge, ainsi qu’une salle d’entraînement et de torture digne de Ravenholt.

Les spectres qui hantaient l’endroit avaient empêché la voleuse d’explorer plus avant, mais Enrya avait été marquée d’une empreinte scellée dans son âme. Choisie.

La Tour sombre, domaine de l’occulte au sens premier du terme. La Tour des secrets, des Arts pratiqués dans l’ombre. La Tour des joaillers, des Alchimistes et des Forgerons, maîtres en création et transmutation, sublimant la matière brute issue des entrailles de la Terre et des larmes d’Elune.

La définir ainsi donnait tout son sens au choix de sa nouvelle Maîtresse. Enrya, membre d’élite de l’œil d’Arith, habituée des ombres et des complots, en était un parfait symbole.

Ce qui s’était produit la nuit précédente laissait Mordrahan à la fois perplexe et convaincu qu’il s’agissait d’un plan organisé. Ainsi envisagé, le but de la manœuvre devenait limpide.

La Tour devenait peu à peu plus réelle. Une porte s’ouvrait mais cette réalité était le fruit de l’action du Néant sur l’Existence. D’abord une ombre, puis des phénomènes plus évolués.

La nature des matérialisations l’intriguait. Elles avaient toutes un point commun. Elles reflétaient les terreurs les plus ancrées dans l’âme humaine.

Un être indescriptible, mais sur une monture que tous connaissaient comme étant celle des démonistes… Un cadavre animé, symbole de nécromancie… Des hurlements de damnés… Et deux morts inexplicables. Mordrahan était persuadé qu’on ne trouverait aucune trace physique et il n’était pas loin de penser que tout cela n’était que le fruit de la conscience primale des témoins, rendu réel par le pouvoir du Néant.

Semer la peur et le doute. C’était le résultat obtenu et certainement celui désiré.

La bannière d’Agarthas avait été jetée à bas, comme pour nier la volonté d’union qu’elle symbolisait. L’Ennemi ne voulait pas que la Tour soit relevée, il ne voulait pas qu’elle lui échappe et pour l’éviter il se servait de ses meilleures armes. Retourner les faiblesses des mortels contre eux-mêmes. Leur faire vivre leurs cauchemars.

Contre les Ténèbres de la peur et du Doute, il n’y avait qu’une seule réponse. La Lumière de la Foi. Kelric, Néalia et Enrya devaient parler aux habitants du bastion. Briser l’étau que l’Ennemi refermait sur eux. Agir et non subir. Croire et convaincre.

Les jours passèrent dans une atmosphère fiévreuse de prélude à la guerre.

Un quart environ des effectifs avait fait défection. Une partie des Assimilés chargés des travaux quotidiens présenta une démission justifiée par le fait de ne plus se sentir en sécurité au sein de l’Ordre. L’Epée perdit majoritairement les fidèles d’Aerth et Leetah.

L’Inquisition valida les départs et se contenta d’une proclamation bannissant les déserteurs.

La conviction des Lumineux et la détermination d’Enrya avaient redonné du courage aux Pairs de l’Ordre restants, tandis que les Commandeurs préparaient l’assaut de la Tour Sombre en alliance avec sa nouvelle Maîtresse.

La sœur d’Assahab était revenue seule avec la Marque, annonçant la mort du dernier Grand Commandeur. Un hommage et une veillée funèbre avaient été organisés mais pas de funérailles, car il n’y avait pas de corps. Mordrahan soupçonnait Assahab d’avoir simplement renoncé à sa charge pour partir finir sa vie ailleurs, mais se garda de tout commentaire.

Le démoniste Tar avait remis à Mordrahan le Livre de l’Augure après avoir passé des années à rechercher l’ouvrage pour son ami Assahab. Ce proche du Grand Commandeur dont la présence avait toujours été une source de controverses restait à présent reclus dans la Tour de l’Essence, ne s’entretenant parfois qu’avec la Vénérée Ayana ou avec Mordrahan.

Ce dernier s’était plongé avec ardeur dans la lecture du Livre, dont Tar lui avait également fourni une traduction. Dans cet étrange ouvrage, qui tenait à la fois du journal intime, du rapport de recherches et du récit historique, l’Arcaniste Anmar dévoilait l’œuvre de toute une vie.

D’origine extérieure à l’Ordre des Quatre Tours, Anmar l’avait infiltré dans le but d’identifier et éliminer tous les individus ayant connaissance du pouvoir véritable contenu dans la Marque, l’artefact volé par Arith Gauphron aux mages elfes qui l’avaient instruit dans les arts arcaniques puis transmis depuis les origines au sein des trois familles fondatrices, Thivaël, Gauphron et Lysandor. Trois et non quatre.

Le Livre révélait en effet qu’Assahab Calheb avait très tôt refusé de suivre les projets de ses trois compagnons, allant jusqu’à se dresser activement contre eux. Cela s’était terminé par un affrontement armé dont les trois maîtres de l’Ordre naissant étaient sortis largement vainqueurs. Calheb avait poursuivi clandestinement sa lutte contre l’Ordre, fondant une organisation secrète nommée Augure dont Anmar fut le dernier agent.

Anmar avait accompli sa mission en jouant double jeu avec Orih Gauphron, flattant son ambition, l’aidant à mettre en place la section d’assassins de l’œil d’Arith pour ensuite les utiliser contre ses cibles.

Une fois sa tâche terminée, Anmar avait fait tuer Orih puis avait modifié les règles fondatrices de l’Ordre, instaurant le Septième Fondement et remplaçant le Haut Conseil des Trois Commandeurs par un Grand Commandeur unique dont il inventa la légende avant d’effacer toute trace de ses actes.

Siégeant au sein de la Balance, Anmar put consolider la structure qu’il venait de créer et manipuler le nouveau leader de l’Ordre, choisi par ses soins au sein de l’Epée et de la famille Thivaël. La Marque devint le symbole concret de la charge de Grand Commandeur, transmise telle une couronne, son pouvoir réel magiquement dissimulé tombant dans l’oubli.

Les motivations de cette traque restaient confuses, Anmar n’ayant pas donné de précisions sur l’Augure, cette organisation ennemie de l’Ordre à laquelle il appartenait. Les difficultés de traduction de l’Ancienne langue rendaient encore plus complexe la compréhension des écrits rédigés d’une plume nerveuse par l’ancien Arcaniste, mais Mordrahan ressentait le fanatisme qui s’en dégageait, assorti d’une détermination sans faille.

Le Livre de l’Augure décrivait aussi en détail la manière dont Orih Gauphron et ses Arcanistes avaient bâti la Tour Sombre, avant de la dissimuler dans la Frontière entre l’Existence et le Néant.

Amnar avait consigné le rituel final par lequel il avait utilisé les défenses magiques édifiées avec son aide ainsi que la Marque récupérée sur le cadavre d’Orih pour sceller la Tour et ses secrets. Une liste de noms suivait. Les noms de neuf sorciers au service du Maître de la Tour Sombre. Mordrahan ne pouvait s’empêcher de faire le rapprochement avec les neuf membres du Conseil des Ombres au service de Guldan.

D’après le Livre, ces neuf âmes damnées ancraient à présent la Tour Sombre dans le Néant Distordu, la rendant inaccessible et faisant d’elle l’enjeu d’un combat féroce entre les deux mondes.

Enrya avait réussi à s’y introduire grâce à la maîtrise des voyages dans les Ombres enseignée au sein de l’œil d’Arith mais pour rompre le sort de confinement jadis posé par Anmar, il faudrait utiliser le pouvoir du Sceau des Quatre Tours.

Mordrahan avait préparé avec Tar et Ayana le rituel qui ouvrirait la voie vers la Tour Sombre.

Assahab n’étant plus là, le dernier descendant des trois familles disponible était sa sœur, Ayana Thivaël Al’Bahan Al’Luhin. Elle porterait la Marque pour activer le Sceau, mais cela impliquait qu’une autre personne prenne la place de Grand Inquisiteur. Ayana transmit sa charge à son officier en second, l’Inquisitrice Aranka.

Le moment venu, les trois Commandeurs et la Grande Inquisitrice prirent place sur la reproduction de l’emblème de l’Ordre tracée sur le sol de la cour du bastion. Ayana et Enrya se tenaient au centre de la croix, mains jointes. Le médaillon antique du Sceau des Quatre Tours luisait au cou de la dernière des Thivaël.

Tout autour d’eux, les membres de l’Epée se tenaient prêts. L’Ennemi pouvait frapper n’importe où, n’importe quand et même si tout se passait comme prévu, il faudrait se battre dès que le passage serait ouvert.

L’une après l’autre, les formules rituelles furent prononcées. Ayana parla la dernière.

Un puissant rayon d’énergie arcanique pure jaillit de la Marque, frappant chaque point du sceau scintillant tracé sous les pieds des officiants. Le sol vibra. Une rafale de vent glacé balaya l’esplanade et la Tour Sombre se matérialisa devant eux. Dans sa façade d’ombre épaisse, une porte se dessina peu à peu, entrouverte.

Le tracé rituel s’éteignit tandis que la Marque irradiait d’un éclat aveuglant, faisant apparaitre des symboles incrustés dans l’obscurité opaque des murs de la Tour.

Ayana restait figée, baignée par l’aura du Sceau, ancrage vivant de la magie qui contraignait la Tour Sombre à revenir dans l’Existence.

Enrya donna le signal de l’assaut en franchissant la porte de son nouveau domaine. Les ténèbres l’engloutirent, puis Moroana lui emboîta le pas, suivie par une escouade de l’Epée et quelques limiers de l’œil d’Arith. Mordrahan fermait la marche avec Néalia, Aranka et Gerssandre.

Au-dehors, Belgrim disposait ses hommes en cercle tout autour de la Vénérée, conscient que la concentration d’Ayana ne devait être rompue sous aucun prétexte. L’elfe Agarthas se tenait à ses côtés.

Après avoir parcouru les couloirs et les salles baignés d’une lumière violette malsaine qui semblait sourdre des murs de pierre noire, les combattant de l’Ordre avaient rencontré les premiers spectres. Leurs gémissements généraient une terreur indicible dans l’âme de ceux qui les entendaient et l’on retrouva plusieurs Epées recroquevillées au sol avant que les exorcismes d’Aranka ne neutralisent les âmes errantes, sans pour autant les faire disparaître. Comme le Livre de l’Augure l’avait mentionné, ces fantômes resteraient prisonniers de la Tour tant que la malédiction qui pesait sur Orih Gauphron ne serait pas levée.

Le groupe s’était séparé, fouillant la Tour avec méthode. Aranka accompagnait les Epées et deux limiers, tandis que Mordrahan, Néalia, Gerssandre, Moroana et Enrya se dirigeaient vers le cœur de la Tour.

Le Maître de la Tour Sombre les attendait dans son bureau, seul, confiant dans sa puissance.

Orih Gauphron avait été un homme de grande taille, bien bâti, au profil d’aigle et au regard perçant. La silhouette revêtue d’une robe de mage ornementée tachée de sang qui leur faisait face n’était plus que le reflet maudit de son règne.

Mordrahan perçut immédiatement l’aura démoniaque qui émanait du mort-vivant dont le regard vert intense s’était braqué sur lui. La créature ricana puis tendit les mains vers eux, arrosant la salle d’une pluie de flamme gangrenées.

Moroana et Enrya chargèrent le spectre, alors que ce dernier paraissait grandir, des ailes de cuir se déployant dans son dos et des cornes recourbées poussant sur son front. Une main griffue balaya l’espace où s’était tenue Enrya, qui se téléporta via l’Ombre. Les deux femmes harcelaient le démon, tandis que Néalia déployait sa magie de protection sur le groupe et que Gerssandre enchaînait sort après sort.

La créature ne semblait pas faiblir, cependant, et ses contre-attaques obligeaient la prêtresse à puiser intensément dans ses ressources pour refermer les profondes balafres de ses serres et apaiser les brûlures de ses attaques magiques.

Mordrahan cessa de frapper pour observer l’adversaire. La robe déchirée de l’ancien Commandeur dévoilait une profonde blessure à la poitrine, dans laquelle une lueur verte palpitait. Le sorcier activa sa vision arcanique, concentrant son attention sur le démon pour ne pas être étourdi par l’aura tournoyante de la Tour. Il reconnut instantanément le double flux enroulé dans la sphère magique. Une âme humaine liée à une essence démoniaque.

Le démon s’était emparé de l’âme d’Orih Gauphron à sa mort, se liant à la Tour Sombre elle-même. La créature se trouvait dans son domaine, invulnérable tant que le pacte ne serait pas rompu.

Mordrahan sourit férocement. Ses pratiques contestées lui avaient permis de mettre au point l’arme idéale. Ses doigts tracèrent rapidement les symboles de son sortilège de drain, qu’il activa d’un mot, frappant précisément la pierre d’âme sertie dans la poitrine du démon.

La créature hurla de fureur, cherchant à s’approcher de son bourreau, mais les compagnons de Mordrahan intensifièrent l’assaut pendant que Néalia posait un bouclier protecteur sur le sorcier. Sentant la gemme démoniaque prête à céder, ce dernier ajouta un second tissage à son sortilège. Cristallisation. La sphère magique se brisa, libérant l’âme du Commandeur maudit. Mordrahan ramena les flux à lui, capturant l’âme et la scellant dans un cristal violet pulsant comme un cœur tandis que le démon vacillait, soudain vulnérable. Il ne tarda pas à tomber, retrouvant son apparence humaine alors que la lueur maléfique disparaissait des yeux du cadavre étendu au sol. L’instant suivant, le temps reprenant ses droits, le corps tomba en poussière.

Mordrahan glissa le cristal d’âme dans sa poche et entreprit de fouiller les lieux, aidé par Enrya et Gerssandre, pendant que Néalia et Moroana récupéraient du combat.

Il se confirma rapidement que l’étude de la Tour et de ses archives demanderait des années mais Mordrahan cherchait un ouvrage précis qu’il trouva enfermé dans un des tiroirs du bureau du Commandeur Gauphron.

Le Livre des Ames, évoqué par Anmar dans son journal, était un lourd grimoire relié d’une peau que Mordrahan identifia comme probablement humaine. Sa couverture était sertie de neuf gemmes entourant un symbole très similaire à la Marque.

 

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Le Livre des Ames répandait une aura malaisante qui fit grimacer Néalia quand Mordrahan le posa sur le bureau et l’ouvrit. A l’intérieur, sur chacune des pages, s’étendait un glyphe liant par le sang et la magie démoniaque une des âmes des neuf disciples d’Orih Gauphron.

« Comment on détruit cette saleté ? » demanda Moroana.

« Par le feu. » répliqua Mordrahan, en faisant signe à Gerssandre et Néalia.

Il déposa le livre au centre de la salle, s’assurant que rien d’inflammable ne se trouvait à proximité immédiate, puis les trois jeteurs de sorts se placèrent autour du grimoire.

Leurs trois voix s’élevèrent à l’unisson, leurs mains se tendirent. Un pilier de lumière. Sacré. Un éclair pourpre. Arcane. Une boule de flammes oranges et vertes. Chaos.

Quand le silence revint, il ne restait de l’ouvrage qu’un tas de cendres. Aussitôt, l’atmosphère leur sembla moins pesante, moins hostile.

Il était temps de rejoindre Aranka et de rentrer.

Plus tard, leurs compagnons raconteraient avoir vu les fantômes s’incliner avec déférence devant eux avant de s’évaporer.

Enrya affirma que la Tour Sombre était libérée de son influence démoniaque et qu’il serait à présent possible d’y revenir sans difficulté, à condition bien sûr d’y être invité par sa Maîtresse. Gerssandre discutait déjà de la construction d’un portail magique permanent.

Mordrahan avait donné le cristal contenant l’âme d’Orih à Ayana, confiant dans la capacité de la Vénérée à la purifier avant de la rendre au grand cycle.

Une nouvelle ère s’ouvrait devant eux, portée par une nécessité à la fois gratifiante et ingrate de restructuration globale et un espoir de renouveau intellectuel et spirituel. Mordrahan comptait bien en faire partie.