La route pavée serpentait le long des contreforts des sommets de Dun Morogh. Dans le brouillard qui montait des marais en nappes épaisses, les silhouettes tordues des arbres émergeaient de la mangrove comme des géants à l’affût. Au loin dans les tourbières découpées par un réseau de canaux naturels, on apercevait les huttes perchées des villages murlocs et plus loin encore à l’horizon se dressaient les remparts de Port Menethil. Le vent du nord portait un air salé et un écho de ressac.
Trois cavaliers avançaient au pas sur les dalles luisantes.
Indifférent à la bruine qui trempait ses cheveux et dégoulinait sur son visage, bercé par le pas lent et régulier de son cheval de guerre, Mordrahan fixait le paysage morne d’un regard absent.
Néalia, la gardienne de son âme, chevauchait à ses côtés, son capuchon rabattu sur son visage pour se protéger de la pluie qui rendait plus sinistre encore la route déserte. L’elfe Agarthas les suivait, attentif et silencieux.
Toute son attention tournée vers les événements et les réflexions qui l’avaient mené à accomplir ce voyage, Mordrahan ferma les yeux pour plonger dans ses pensées.
Finir ce qu’il avait commencé…
L’Ordre des Quatre Tours. Son foyer depuis près d’une année de ce temps, déjà loin derrière lui. Mordrahan tournait une autre page de son existence hors normes.
En passant près de Stromgarde, il avait songé aux origines de l’organisation, perdues dans les méandres de l’histoire mais dont des bribes avaient refait surface aux endroits les plus inattendus. L’Ordre avait été fondé en Arathor au temps des guerres trolles, à l’époque où les humains avaient découvert la puissance de la magie et les Quatre Tours avaient concentré en leur sein au cours des siècles un immense pouvoir militaire, politique et arcanique.
Pourtant l’histoire n’avait retenu que quelques noms. Des dignitaires de l’Essence, ce qui révélait bien que le véritable pouvoir se trouvait là.
Le premier véritable maître de la Tour Sombre au sein de l’Ordre avait été Orih Gauphron. Celui qui l’avait édifiée et corrompue. Quand il était tombé sous le poignard de son élève, son âme maudite avait été piégée par son maître démoniaque pendant qu’Anmar scellait la Tour Sombre.
Anmar avait alors tenté d’arracher l’Ordre à la voie qui le livrerait à l’Annihilateur en le réformant en profondeur.
Les générations suivantes se réclamaient d’Anmar et des Sept Fondements mais elles appliquaient la pensée rigide qui avait conduit les Titans à la stagnation. L’Ordre s’était sclérosé devenant une coquille vide de sens. La forme s’était substituée au fond et les traditions ne persistaient qu’en tant que dogme. Les Quatre Tours avaient perdu leur âme et le Grand Commandeur Assahab lui-même en avait été la preuve vivante.
Mordrahan se disait qu’il avait répété l’erreur d’Anmar.
En ayant en main les vrais textes fondateurs, il avait pu libérer Orih Gauphron et ses disciples damnés, reprendre le Livre des âmes au démon, le détruire. Racheter le passé.
Tous avaient ensuite œuvré avec la force de leur conviction, se battant à la fois pour leurs Pairs et contre la structure monolithique qui les enfermait dans son carcan mais finalement Kelric avait brisé le miroir, révélant les contradictions profondes entre l’idéal affiché de l’Ordre et son fonctionnement réel.
La Tour Sombre ne se dresserait jamais dans l’enceinte de l’Ordre en pendant à la Balance. Ce n’était plus sa place, car les Quatre Tours avaient choisi la voie de la Loi, non celle de l’Equilibre. Ce n’était peut-être pas le but originel mais c’était le résultat du comportement de générations de Pairs et on ne pouvait pas modifier cet état de fait sans tout détruire.
A cet instant, Mordrahan avait compris qu’à vouloir suivre deux routes en même temps il se perdrait. S’il continuait à modeler l’Ordre comme il avait entrepris de le faire, il sacrifierait son âme et deviendrait le Destructeur que ses visions lui avaient montré.
Il devait se libérer de la toile de la destinée écrite par l’Ordre des Quatre Tours.
Agarthas l’avait averti et Ayana le lui avait déclaré lors de leur dernier entretien, avant qu’elle ne parte remettre la Marque aux elfes du Concordat Argenté.
« Vous n’êtes plus à votre place, Mordrahan »
Elle ne l’avait pas nommé par son titre, ce qui était hautement révélateur
« Vous n’êtes pas un bâtisseur. Vous avez œuvré pour la Balance depuis la Tour de l’Essence, ce qui est très inhabituel, mais vous n’êtes pas un individu ordinaire. Vous avez révélé les failles, initié les changements qui rétabliront l’Equilibre. Ou pas. Mais votre rôle est terminé. »
Agarthas lui avait prédit qu’il ferait du Livre d’Anmar un instrument de rédemption ou de destruction. Les mots de la Vénérée n’avaient fait que confirmer ce que Mordrahan tentait de nier, par affection, par habitude. Néalia l’avait encouragé, alors qu’il avait craint de la blesser en lui imposant un départ vers l’inconnu. Comme lui, la prêtresse n’en était pas à son premier déracinement et savait voir quand la roue tournait. Agarthas avait décidé de les suivre. Celui-qui-Voit poursuivait sa propre quête de sens et d’identité, étroitement liée à celle de Mordrahan.
Mordrahan avait transmis sa charge de Commandeur de l’Essence à Tar puis fait ses adieux.
Une lettre était arrivée, comme un signe du Destin guidant Mordrahan vers un nouveau chapitre de son existence. Meleth, la demi-elfe curieuse de tous les secrets du monde qu’il avait connue à Hurlevent, lui écrivait que son père était mort et qu’elle partait rejoindre l’ancien sanctuaire de sa mère. Elle désirait parler à Mordrahan et l’invitait à la retrouver au port de Menethil.
En arrivant à Hurlevent, le trio avait appris que l’Alliance et la Horde mobilisaient en parallèle pour partir affronter le Roi-Liche et le Fléau sur leurs terres. La capitale bruissait d’une activité fiévreuse, les navires de guerre opéraient des rotations continues pour transporter les soldats et leur matériel vers les terres hostiles du Norfendre et tous les vétérans étaient invités à reprendre du service.
Mordrahan et ses compagnons avaient décidé de rejoindre les troupes de l’Alliance. Ils embarqueraient après leur voyage à Menethil.
Mordrahan savait à présent que sa route ne le ramènerait pas entre les murs de la Grande Demeure de l’Ordre des Quatre Tours. Sa quête de Vérité continuerait. Ailleurs. Au nord, dans les neiges du Norfendre, où une nouvelle guerre s’amorçait.
