Mordrahan avait tenu à plaider lui-même sa cause devant la Grande Inquisitrice.
Les accusations qu’Aerth portait contre lui remontaient à une période précédant les révélations majeures qui secouaient les fondations mêmes de l’Ordre des Quatre Tours. Le contexte avait changé et les faux-semblants n’avaient plus de raison d’être. Le Commandeur de l’Essence pouvait maintenant présenter ses arguments sans détours.
La Vénérée Ayana l’écouta avec attention, sans manifester d’émotion particulière, assise sur une chaise dure à haut dossier tandis qu'il arpentait la pièce tout en parlant.
« Notre Ordre est un symbole dont la signification va bien au-delà de nos vies mortelles. Les Quatre Tours puisent leur force et leur sens dans la Création elle-même. La Création n’est pas statique, elle est un équilibre de forces en mouvement.
Pendant des siècles, les Anciens ont fait le choix de ne considérer qu’une face du miroir. Un déséquilibre dont l’histoire nous démontre les méfaits. De la même manière que l’Ombre et la Lumière sont indissociables, l’Existence ne peut être véritablement appréhendée sans tenir compte de son reflet, le Néant.
Les Fondateurs des Quatre Tours actuelles ont fait le choix de l’Existence. Ils ont renié le Néant. Une erreur qui a engendré ignorance et perversion.
Aucun pouvoir quel qu’il soit ne doit être interdit sinon la convoitise que cette interdiction engendrera deviendra le plus noir des pouvoirs. La connaissance des deux moitiés de l’Univers est le seul rempart contre la corruption.
En ces temps de refondation, il nous faut appliquer comme Anmar l’a fait le Septième Fondement. Nous ne pouvons combattre l’ennemi sans connaître toutes ses armes et ses secrets. Si nous voulons éviter que la corruption ne s’infiltre dans nos rangs, il nous faut avancer les yeux ouverts. Etudier, utiliser au besoin. Avec lucidité et méthode et sous la protection que confère la Lumière de la connaissance.
C’est ce à quoi je m’emploie depuis longtemps. Tous mes actes n’ont eu qu’un seul but. Comprendre, savoir et maîtriser.
Si vous considérez que ce que j’ai accompli pour moi-même et pour l’Ordre va dans le sens des valeurs qui sont les nôtres, alors je vous demande de me confirmer dans mes fonctions à la tête de l’Essence et de me permettre de bâtir avec le concours de la Balance une nouvelle voie de recherche. »
La Grande Inquisitrice hocha la tête en silence avant de se lever, signe que l’entretien était terminé. Sur le pas de la porte, elle commenta simplement.
« Merci de votre franchise, Commandeur. La Balance publiera bientôt ses Edits. »
La sentinelle de service devant le couloir d’accès aux quartiers privés de la Balance transpirait sous son armure.
Depuis cinq jours, le Grand Commandeur s’était volatilisé et les messagers encagoulés qui passaient tels des ombres pour se rendre chez la Vénérée n’avaient rien d’engageant. Le garde ne pouvait s’empêcher de reculer chaque fois qu’un pas se faisait entendre depuis l’intérieur, redoutant à chaque instant de voir surgir la Grande Inquisitrice.
Ayana n’était pour ainsi dire pas sortie de ses quartiers depuis cinq jours. Les serviteurs qui lui portaient ses repas murmuraient qu’elle était dans une rage indicible et la sentinelle avait entendu une fois un son de verre fracassé. Juste après le passage du Commandeur de la Plume. Les nouvelles qu’elle avait apportées avaient eu raison du calme minéral de la Vénérée.
Finalement, la Grande Inquisitrice ouvrit sa porte et se planta devant le garde qui plongea dans un salut impeccable.
Ayana affichait un visage impénétrable, figé tel un masque, mais ses yeux flamboyaient de fureur retenue et sa main était légèrement crispée sur le parchemin roulé qu’elle tenait. Sa voix contrôlée était plus glaciale encore qu’à l’accoutumée.
« Epée, prenez ceci. Que ce soit affiché dans la grande salle de nos quartiers, afin que nul Pair ne puisse négliger d’en prendre connaissance. »
Elle tendit le parchemin au garde, puis ajouta
« Vous êtes encore là ? »
Son ton impliquait des promesses de supplices raffinés et la sentinelle se hâta de saluer et de prendre la direction de la salle commune.
L’Epée déroula le parchemin et le fixa soigneusement sur le tableau d’affichage de la salle commune, prenant soin d’écarter les autres documents déjà en place pour que la proclamation soit bien visible, puis il recula et entreprit de lire le texte. Ses yeux s’écarquillèrent de stupéfaction et il jura entre ses dents avant de rejoindre son poste avec une sensation qui ressemblait étrangement à du soulagement. Mieux valait finalement n’être qu’un soldat ordinaire.
Sur le panneau, le parchemin orné de la Marque étalait ses mots implacables, scellés par le sceau écarlate de l’Inquisition.
Le Grand Corps Inquisitorial, par l’intermédiaire de la Vénérée Ayana Thivaël Al’Bahan Al’Luhin,
Proclame les décrets suivants
Les nommés Aerth et Leetah sont à ce jour déclarés coupables de désertion. Ils sont déchus de leur statut de Pairs par la présente et déclarés ennemis de l’Ordre, ceci jusqu’à ce que la lumière soit faite sur leurs actes.
Les sus-nommés sont actuellement en fuite. Ordre est donné à tous les Pairs de recueillir tout renseignement susceptible d’étayer l’enquête de l’Inquisition.
Le Grand Corps Inquisitorial déclare d’autre part ouverte la traque qui doit conduire à la comparution des traîtres devant la justice de l’Ordre.
D’autre part, le Grand Corps Inquisitorial a terminé son enquête sur les accusations portées contre le Commandeur de l’Essence Mordrahan.
Par la présente le Commandeur est confirmé dans ses fonctions et le Grand Corps Inquisitorial, par l’intermédiaire de la Vénérée Ayana Thivaël Al’Bahan Al’Luhin, se porte garant de son respect des principes énoncés par nos Fondements.
Nul doute ne doit subsister dans l’esprit des Pairs.
Galaäd Dar Anmar I Dûr Arith Dar