Deux mois avaient passé. Assis sur le tapis moelleux de son nouvel appartement, Mordrahan contemplait les parchemins étalés tout autour de lui.
L’indice initial avait été fourni par Tar, l’ami discret du Grand Commandeur dont Mordrahan connaissait les aptitudes de démoniste. Fouillant pour son propre compte au sein des milieux occultes, Tar avait découvert un étrange poème.
Les recherches détaillées des espions de la Plume dirigées par le Commandeur Gerssandre en personne révélèrent que les archives internes comme celles des bibliothèques azerothiennes les plus connues semblaient avoir été soigneusement expurgées de toute information concernant cette époque vieille de plus de deux mille ans. Les quelques documents qui évoquaient ces temps troublés racontaient tous une histoire trop similaire pour être sincère.
L’Ordre des Quatre Tours fut fondé du temps des guerres trolles par quatre dignitaires des royaumes humains d’Arathor. Arith Gauphron, Aar Thivaël, Prythémus Lysandor et Assahab Calheb.
Arith Gauphron était l’un des premiers mages humains formés par les Haut-Elfes. Il aurait été le créateur de la Marque, l’emblème de l’Ordre porté par le Grand Commandeur. Ce bijou précieux d’origine elfique aurait servi à l’origine à lier les Fondateurs par un pacte scellé dans la magie et le sang, le Serment des Quatre, marquant le début du calendrier de la Fondation utilisé par les archivistes de l’Ordre.
Arith fut également l’auteur de la première version des Fondements, qui n’étaient alors qu’au nombre de six.
Aar Thivaël était un conseiller respecté du roi de Stromgarde. Ambitieux, rompu aux complots et aux intrigues, mais idéaliste malgré tout.
Prytémus Lysandor était un diplomate influent chargé des relations entre les cours humaines et elfique, décrit comme un homme passionné et juste.
Assahab Calheb était un général de l’armée royale, respecté pour ses nombreuses victoires et son courage, connu pour son intégrité.
L’Ordre des Quatre Tours avait pour but déclaré d’organiser un soutien pluridisciplinaire structuré aux royaumes humains dans leurs relations avec les Haut Elfes et dans leur combat contre les Trolls.
Au fil des siècles, l’organisation avait perduré, dans l’ombre des royaumes humains, conservant sa structure autour des descendants des Quatre Familles et son idéal affiché dans les Fondements.
Six cent ans après la Fondation, un conflit interne avait conduit à une refondation et à la rédaction des Sept Fondements actuels par Anmar Dris Al’Sahib Al’Rhea, sans que le Serment des Quatre ne soit pour autant brisé.
Mordrahan saisit le parchemin jauni par le temps et relut une fois de plus le premier texte, celui qui avait tout déclenché, celui dont les mots avaient résonné dans son esprit comme une prophétie. Le passé rejoignait le présent et la main du Destin pesait sur eux. C'était en raison de ces quelques phrases aux échos antiques et si chargées de symboles qu'il avait dès le départ pris l'affaire très au sérieux.
La Lumière des Quatre par la Cinquième est souillée
Ambigüe est la position du Vénéré
La vérité est à chercher de par les mondes
Afin de révéler à tous l'histoire immonde
Le sorcier tendit la main vers deux autres documents, copies réalisées par ses soins des deux feuillets suivants du récit du poète. Les originaux avaient été remis à la Grande Inquisitrice.
L’auteur de ces textes se nommait Elvirien, poète renommé contemporain de la Grande Rupture et membre de la Plume. Les mots d'Elvirien étaient teintés d'amertume et de lucidité et d'un sérieux qui tranchait avec ses écrits habituels désordonnés et futiles.
"L'Harmonie et la Stabilité de l'Ordre sont à ce prix. Il faut parfois reconnaître les mérites de l'action du chaos et bâtir dessus un avenir apaisé."
Ces paroles retranscrites par le poète étaient bien celles d'Anmar Dris Al’Sahib Al’Rhea, comme Mordrahan l'avait soupçonné. La Grande Inquisitrice Ayana le lui avait confirmé. Anmar avait été Arcaniste de l'Essence avant de devenir un des Sages de la Balance, ceux qu'on nommait à l'époque Vénérés, et ces mots résumaient parfaitement l'esprit du Septième Fondement qu’il avait ajouté aux Préceptes des Quatre Tours.
Mordrahan récupéra le parchemin enluminé où étaient inscrits les Sept Fondements.
Préceptes : les Sept Fondements
L’Ordre sert la cause de la Lumière.
Cela signifie au nom des deux premiers fondements la lutte contre les forces de destruction issues du Néant Distordu, la Légion Ardente et le Fléau. L’univers est un tout issu de la Création dont nous autre mortels sommes à la fois les héritiers et les garants.
Les troisième et quatrième fondement nous guident dans nos actions.
Agir avec vertu, discipline et honneur.
Ne pas laisser la haine ou la compassion aveugler notre jugement ou retenir notre juste lame.
Combattre sans relâche ni faiblesse notre ennemi.
La Lumière doit aussi éclairer nos âmes pour que notre chemin soit droit et sûr, que notre cœur reste pur et ouvert à ceux qui le méritent, et impitoyable pour les ennemis de la Création.
Le cinquième et le sixième nous le disent. Notre tâche implique souffrance et sacrifice. Il nous faut endurcir nos cœurs face aux faiblesses humaines et notre corps face aux épreuves.
Le septième enfin nous avertit de rester vigilants. Rester inflexibles et solides comme le roc sans pour autant sombrer dans un fanatisme aveugle qui nous conduirait à notre perte. Seuls les faits comptent. La vérité est dans la réussite.
Mordrahan songeait que la réalité concrète de ce credo allait totalement à l’encontre de ce dont il prétendait s’inspirer, l’harmonie de la Création.
Il reposa le document et reprit sa lecture du texte d’Elvirien en tirant une longue bouffée de sa pipe.
Il connaissait chaque mot par cœur à force d’avoir lu et relu les pages mais l’Ancienne Langue mêlait dialectes humains et tournures elfiques, ce qui rendait parfois les écrits difficiles à comprendre.
Face au contenu du témoignage du poète, Tar, Ayana, Gerssandre, Assahab et Mordrahan avaient chacun effectué une traduction puis avaient synthétisé une version finale afin de supprimer tout risque d’erreur.
C'est ainsi que le Vénéré clos notre dernière discussion. J'ai alors pris le parti de parcourir le monde et ne pouvant me résoudre à camoufler la vérité, j'ai entamé la rédaction de ces quelques feuilles.
Ce que vous tenez entre vos mains devrait, si l'action de l'Ordre a été efficace, ce dont je ne doute point, être le seul document à témoigner objectivement de l'événement le plus marquant de l'Ordre depuis le Pacte.
Il est désormais de notoriété publique que la Grande Rupture a débuté lors de la sixième lune de l'an 685 de la Fondation, l'Epée et la Balance ayant entrepris de renverser les institutions... Cette initiative malheureuse ne serait que le fruit d'une tension assez habituelle entre Tours qui aurait dégénéré.
Qui peut croire qu'un tel déferlement d'horreur, de cruauté et guerre interne puisse trouver son berceau de manière si inopinée, simple conséquence de l'absence d'un méta-fondement?
La vérité, telle qu'elle est apparue aux témoins objectifs qui n'ont pas accepté de se soustraire au devoir de lumière est la suivante: La Grande Rupture a trouvé son origine bien avant l'an 685, sous l'impulsion d'un dignitaire machiavélique d'une autre Tour.
Ce Commandeur, honnie soit sa mémoire, a froidement, inlassablement et sans honneur créé le terreau adéquat à une révolte et attisé le feu. Assassinats d'autres dignitaires camouflés en accidents ou morts naturelles, corruption intensive, propagation de rumeurs infamantes... Tout le registre à disposition des plus veules a été utilisé à cet effet.
Afin de ne pas impliquer les forces vives de sa propre Tour qui n'auraient probablement pas accepté un tel déferlement d'actes ignobles, ce maudit Commandeur a brisé une règle ancestrale de l'Ordre et a sollicité l'appui et le soutien, à la fois financier, matériel et humain d'une famille étrangère à l'Ordre.
Qui peut croire qu'une faction tierce ait à ce point influé sur le cheminement de notre Ordre... Qui peut croire que l'Epée et la Balance, longtemps méprisées et considérées comme étant à l'origine de la Grande Rupture ont été en fait des victimes durables d'une machination diabolique?
Ce texte accusait la Plume ou l'Essence. Mordrahan avait donc interrogé la Grande Inquisitrice pour connaître l'identité des deux Commandeurs de l'époque.
Ethanaël Al'Verhhim Al'Oziria pour la Plume
Orih Gauphron Al'Benathon Al'Gallinia pour l'Essence
Lors de la conversation qui avait suivi, tout en refusant d'accorder du crédit aux textes d'Elvirien, Ayana avait défendu avec vigueur et avec des arguments percutants la mémoire d'Orih. L'homme qui avait approuvé les bases de la réconciliation et poussé Anmar à écrire le Livre des Sept Fondements ne pouvait être le monstre destructeur décrit par Elvirien.
Ayana n'avait pas eu un mot pour Ethanaël... Mordrahan avait alors lancé les limiers de la Plume à la recherche d’informations sur cet homme, sur sa vie et sur les traces qu'il avait laissées dans l'histoire de l'Ordre. Le Commandeur Gerssandre n’avait émis aucune objection, désireuse avant tout de faire éclater la vérité. Mordrahan savait que Gerssandre irait jusqu’au bout, même si cela impliquait de dévoiler la trahison de son antique prédécesseur.
Pendant que les espions de la Plume fouillaient les archives, un petit groupe trié sur le volet de membres de l’Ordre suivait la piste laissée par Elvirien. Le poète avait fragmenté son récit et caché chaque élément en un lieu différent, dans des coffres piégés localisés par des énigmes. Il avait fallu quatre semaines pour rassembler tous les documents.
Mordrahan ramassa la page qui avait ajouté une autre pièce au sombre puzzle.
L'identité de ces étrangers si influents.
Le nom de cette damnée faction tierce, la famille Abn Kad'Ruhn, sera particulièrement familier à l'historien avisé que vous êtes peut-être. Cet historien comprendra aisément que si d'aventure il s'ébruitait que l'Ordre avait retrouvé gloire et magnificence en partie grâce à l'aide de cette famille, il serait immédiatement mis au ban du royaume et se disloquerait probablement.
Par faiblesse et manque d'engagement, j'ai décidé de laisser quelques notes dans le monde, assez évasives, qui pourraient éventuellement attirer l'attention d'ennemis intimes et jurés de l'Ordre... Ainsi, le seul Destin choisira de punir ou non les liens honteux et houleux contractés par le passé entre ce Commandeur damné et cette famille sinistre de réputation.
"Cette cinquième famille vient souiller l'équilibre et l'harmonie des Quatre Tours" me répétais-je inlassablement.
Moins de dix ans sous l'influence néfaste de cette famille furent nécessaires pour briser l'Ordre des Quatre Tours, le génie de l'organisation Abn Kad'Ruhn étant de réussir à faire endosser la paternité de l'éclatement aux Tours de l'Epée et de la Balance...
Une âme damnée maîtrisait les ficelles de ces opérations, bientôt surveillées avec un intérêt quelque peu dégoûté par une personnalité beaucoup plus en retrait de l'Ordre...
Pendant que l’Essence planchait sur la nouvelle énigme, la Plume partit en quête d’informations sur la famille Abn Kad’Ruhn. Si elle avait si mauvaise réputation dans le royaume, le SI7 saurait quelque chose. Ils connaissaient toutes les organisations criminelles présentes et passées ayant un tant soit peu d'envergure.
Le rapport laconique était rapidement arrivé sur le bureau de Mordrahan.
La famille Abn Kad'Ruhn avait été l'ennemi le plus dangereux et le plus haï du royaume de Strom entre les années 600 et 700 du calendrier de la Fondation. Elle disposait d’un pouvoir de nuisance immense, presque au grand jour, ce qui expliquait que son nom soit encore connu deux mille ans plus tard. Le crime ultime, qui valut à cette famille une haine absolue du pouvoir royal fut une tentative d’assassinat du Roi lui-même vers l'an 640 de la Fondation.
Bizarrement, cette famille avait vu son pouvoir et sa présence diminuer, sans raison connue, à partir de l'an 690.
Mordrahan considéra pensivement le feuillet suivant, récupéré en Arathi au pied du Mur de Thoradin.
La révélation était si abrupte qu'il avait dû lire le texte à deux reprises la première fois avant de réaliser de qui parlait Elvirien.
L’ombre du Commandeur se posait lentement mais inexorablement sur les Quatre Familles. Les actes commis s’enfonçaient chaque jour un peu plus dans l’horreur jusqu’à ce jour maudit du « Massacre des Innocents » qui vit tant de vénérables anciens tomber sous la perfidie. Les esprits forts étaient implacablement écartés. Les caractères faibles s’inclinaient opportunément devant celui qui gagnait chaque jour un peu plus de pouvoir…
Afin de simuler un semblant d’équilibre avec son alliée de circonstance, il fit créer l’Oeil d’Arith par la Plume, remplissant ses rangs des meilleurs assassins de la famille Abn Kad’Ruhn. La Plume fut fort niaise de se croire à la tête d’une unité secrète d’une efficacité diabolique. En effet, de par les liens qu’elle avait tissés avec les Abn Kad’Ruhn, l’Essence s’était assurée de l’allégeance de l’Oeil et en contrôlait de fait tous les agissements.
Le Commandeur maudit s’était assuré une mainmise complète sur les Quatre Tours. Son regard noir et intense donnait même le sentiment qu’il détenait au travers d’un Ordre soumis à sa seule volonté une armée fantastique qui lui ouvrirait de nombreux nouveaux horizons… Quelle vanité de se croire ainsi le nouveau Porteur de la Marque…
La désillusion fut cruelle. Il ne put jouir longtemps de l’immense pouvoir qu’il avait réussi à concentrer entre ses mains, victime de la lame traître de son fidèle protégé.
L'Essence... Orih Gauphron... Anmar...
Si cela était vrai l'histoire officielle n'était qu'un immense mensonge. Mordrahan ne doutait plus de la véracité du texte d'Elvirien. Tout cela était trop énorme pour être une mystification. La réalité était terrible, brutale et malheureusement bien plus crédible.
D’autres questions affluaient en cascade. Gerssandre savait-elle ce que cachait l'Oeil d'Arith? Le Grand Commandeur, gardien silencieux et sombre de la mémoire de l'Ordre, connaissait-il la vérité? Cela aurait expliqué bien des choses...
Le dernier feuillet avait été récupéré alors que l’Ordre plongeait dans la tourmente.
Après de nombreuses recherches, j’ai pris conscience que son fidèle protégé avait très tôt détecté l’ambition dévorante du Commandeur damné. Au lieu de tenter de circonscrire sa folie meurtrière, le Vénéré avait choisi au contraire de le soutenir et même de lui insuffler une ingéniosité nouvelle. Orih Gauphron Al’Benathon Al’Gallinia aura vilement et vainement travaillé pour un autre, curieux épilogue d’une vie dépravée.
De manière surprenante, le Vénéré, les mains encore entachées du sang du Commandeur de l’Essence, ne voulut pas s'emparer de la position tant convoitée de Grand Commandeur mais préféra adopter la posture du rassembleur, du bâtisseur, quelque peu en retrait au sein de la Balance. Etait-ce une conviction profonde ou avait-il pressenti que la postérité ultime lui serait acquise de la sorte ? Hélas, je ne le sais…
Lors du dernier entretien que le Vénéré m’a accordé, il n’a eu de cesse de me préciser que, même si son ambition était noire, l’action du Commandeur était salutaire pour l’Ordre. Selon lui, l’Ordre devait oublier les fantômes du passé et purifier en profondeur ses fondements. La vraie nature de la Grande Rupture était plus à ses yeux l’illumination des préceptes par le septième fondement plutôt que la déchirure en elle-même qui était née quatre ans auparavant.
Ses dernières paroles résonnent encore longuement dans mon esprit ;
« La souillure trouve toujours sa source à l’Origine. Dure et longue a été la traque mais l’Harmonie et la Stabilité de l’Ordre sont à ce prix. Il faut parfois reconnaître les mérites de l’action du chaos et bâtir dessus un avenir apaisé ».
Il entreprit alors de faire disparaître toute trace des évènements passés, détruisant récits et indices, réécrivant des pans entiers de l’histoire et écartant l’influence de la famille Abn Kad’Ruhn que ce soit en les intégrant au sein de l’Oeil d’Arith ou en les chassant. Puis il rédigea le Livre des Sept Fondements, base d’un nouvel Ordre.
J’ai préféré de mon côté quitter ma Maison, à la découverte du Monde. Pour moi, le Vénéré ne l’est plus, il n’est qu’Anmar.
Mordrahan se leva et rangea les documents dans le coffre qui en plus de ses secrets gardait à présent ceux de l'Ordre.
Le Grand Commandeur avait pris connaissance du dossier complet puis avait demandé aux responsables des Tours de ne pas divulguer ces informations. La Balance devait prendre le temps de réfléchir aux conséquences de l’imposture afin de préparer une refondation des préceptes de l’Ordre des Quatre Tours.
Le mal était fait, cependant. Le ver était dans le fruit, le doute grandissait dans les âmes de ceux qui connaissaient la vérité comme dans les esprits de ceux qui l’ignoraient mais qui percevaient l’atmosphère délétère née des secrets dissimulés.

Mordrahan sentait le déséquilibre s’accentuer de jour en jour.
Tar poursuivait son enquête parallèle, à la recherche d’un ouvrage rédigé par Anmar lui-même alors qu’il servait Orih Gauphron. Le démoniste affirmait que le Livre de l’Augure permettrait de comprendre les motivations réelles des actes du Fondateur mais également d’accéder aux secrets les plus sombres du Commandeur déchu.
Le Chancelier de la Plume Aerth décida de dénoncer les agissements de Tar et accusa Mordrahan dans la foulée. Aerth n’avait pas consulté son Commandeur avant d’agir et faisait référence à des actes dont il avait connaissance depuis des mois. Mordrahan pouvait comprendre comment ces fidèles de l’Ordre établi jadis par Anmar se raccrochaient à ses dogmes, tentant de sauver les apparences autant que l’essence de leurs convictions, mais le moment lui parut fort mal choisi.
La Grande Inquisitrice prit note des accusations de magie démoniaque portées contre les deux chercheurs, sans manifester aucune émotion. Mordrahan savait pertinemment qu’elle en était informée depuis longtemps et tolérait ses pratiques comme celles de Tar tant qu’ils servaient les intérets de l’Ordre. Le Septième Fondement, encore…
Le Grand Commandeur ne se montrait plus en public, restant enfermé dans ses appartements. Seule sa sœur Ayana était autorisée à lui rendre visite. Parfois, à la nuit tombée, il sellait un cheval et partait au galop, seul, pour des escapades de plus en plus longues.
La lune était pleine et le ciel clair quand les premières conséquences de la déstabilisation fondamentale des Quatre Tours apparurent aux yeux de tous.
Le crépuscule s’obscurcissait, la nuit plongeant la cour du bastion dans une pénombre épaisse tranchée par la vive lumière lunaire. Les soldats de quart patrouillaient, confiants dans la sécurité des hautes murailles de la citadelle et habitués à ce que rien ne vienne troubler sa tranquillité.
Le premier homme à remarquer le phénomène fut une des sentinelles du rempart. Une grande ombre verticale projetée sur la Tour de la Balance, au mépris total de la position de la lune dans le ciel par rapport à la citadelle.
Se croyant le jouet de son imagination, le soldat en appela un autre et bientôt toutes les Epées rassemblées dans la cour s’approchèrent prudemment de cette obscurité qui semblait exister par elle-même.
Quelqu’un vint frapper à la porte de Mordrahan, en quête du savoir rassurant de l’Essence.
Quand le sorcier sortit de sa tour et posa son regard sur l’ombre massive qui lui faisait face, il comprit immédiatement qu’un point de bascule avait été franchi.
L’ombre se dressait dans l’espace comme une tour ténébreuse, jumelle spectrale parfaite des quatre structures qui encadraient la citadelle. Bien qu’immatérielle, elle projetait une ombre fixe sur la Tour de la Balance, ce que Mordrahan interpréta spontanément comme un message, un écho aux révélations qui ébranlaient les fondations de l’Ordre.
Le sorcier activa sa vision magique et eut l’impression d’être aspiré par un abîme sans fond. La Tour Sombre distordait la structure même de la Réalité autour d’elle, elle n’était que le reflet dans cette dimension d’un objet suspendu à la frontière de l’Existence et du Néant. Saisi de vertige, Mordrahan cessa son examen, non sans avoir eu l’impression fugitive que quelque chose l’observait en retour.
Il recula d’un pas et prit conscience de la présence d’Agarthas à ses côtés. L’elfe se tenait très droit, le regard figé. Quand il parla, ce fut avec la voix déphasée, comme issue d’un lointain passé, de l’âme ancienne qu’il abritait.
Il ne faut pas voir les Quatre Tours comme une structure figée dans le Temps et l’Espace.
La Tour de la Balance est au centre de l’édifice. Elle n’est pas là pour juger, elle est là pour montrer où l’Equilibre n’est plus, où les murs se fragilisent. C’est le pivot, le point d’appui. Si celui qui siège au faîte de la Balance doit équilibrer les choses, il ne peut se contenter d’une seule vue. Il doit donc bouger.
Les trois autres Tours sont axées sur celle de la Balance, qui elle voyage, ou plutôt existe en de multiples lieux.
La Tour Sombre est l’ombre de la Balance. Elle a toujours appartenu à l’Ennemi d’une certaine manière. Elle est l’Epée noire, le Noir Savoir, l’Oubli de l’Ombre. Mais elle doit exister, car ce qui est nié se retourne contre vous.
Comme en réponse à ces mots, la Tour fantomatique parut vaciller, avant de commencer à se dissoudre dans l’air. Quelques minutes plus tard, il n’en restait rien.