Les sentinelles de Hurlevent veillaient aux portes de la ville en ce matin clair, saluant les voyageurs et contrôlant les chargements des marchands. L’entrée principale de la cité bruissait d’une activité joyeuse et bigarrée.
Non loin de la route qui menait au Comté de l’Or, perchée sur un rocher, une silhouette immobile contemplait le lac. Enveloppé dans une cape d’un rouge au ton de sang séché dont la profonde capuche ombrageait son visage, Mordrahan réfléchissait.
Dans sa main, une affiche froissée qu’il avait arrachée au panneau de recrutement du bureau des guildes de Hurlevent. Son regard la parcourut à nouveau. L’Ordre des Quatre Tours. Ce nom ne lui était pas inconnu mais jamais il n’aurait songé envisager d’en faire partie.
Le sorcier haussa les épaules. Un nom était bien peu de chose. Lui-même avait perdu le sien et en avait gagné un autre. Les titres ne valaient pas mieux. Après avoir été un dignitaire respecté du Conclave Arcanique de Hurlevent, il était devenu un paria. Les noms et les titres changeaient mais seul ce qui se cachait dessous avait un sens.

Il considéra l’affiche un long moment, rassemblant ses souvenirs. Un Ordre ancien dont les origines remontaient à l’âge d’or du Royaume d’Arathor. Un Ordre refondé après la chute de Lordaeron, inféodé au roi de Hurlevent.
Il avait entendu parler d’eux au sein du Conclave. L’Académie de l’Agneau Assassiné redoutait leur influence auprès des nobles. Les membres de cet Ordre étaient en guerre contre la Légion Ardente et le Fléau et mettaient les démonistes dans le même panier, tentant de convaincre le roi de la menace représentée par les pratiquants des arts sombres. Pour le moment, les Conseillers de l’Académie conservaient le soutien de nombreux membres de la noblesse mais l’équilibre était précaire. Surtout avec le Conseil des Mages et son attitude étriquée...
Mordrahan eut un sourire froid. Il était facile de s’allier les nobles corrompus de la Cour. Quand l’or ou les services ne suffisaient pas, la menace ou l’efficacité de la magie noire faisaient l’affaire mais, parfois, l’Académie devait plier pour éviter des affrontements directs avec ses ennemis.
S’il en avait été capable, il aurait ressenti de l’amertume. L’Académie l’avait sacrifié sans remords, confirmant les règles implicites de ce milieu implacable où seuls les plus forts survivaient. Mordrahan avait été l’élève et l’assistant du Conseiller Gakin. Il avait appris auprès de son mentor comment fonctionnait ce monde secret et il avait battu Gakin à son propre jeu. Il possédait assez de moyens de pressions sur le Conseiller pour le contraindre à jouer de son influence. Le Conclave Arcanique avait renoncé à lui faire un procès, la sentence de bannissement qui l’avait conduit à l’exil avait été levée et il était revenu à l’Académie par la petite porte mais il ne pouvait espérer retrouver son ancien statut.
Ses recherches étaient tout ce qui donnait un sens à sa vie. Il devait trouver un moyen de les poursuivre. Une rapide et discrète enquête dans les archives royales lui avait révélé que l’Ordre des Quatre Tours possédait une branche dédiée à l’étude de la magie, aux sciences et à la philosophie. Nul doute que ces gens devaient disposer de bibliothèques fournies et de laboratoires bien équipés. Sans compter les érudits qui les peuplaient. L’avancée récente de ses travaux amenait Mordrahan à devoir établir plus de contacts humains, ce qui serait aisé au sein d’une confrérie.
Son regard se fixa sur la surface du lac, aussi lisse, froid et limpide que l’eau miroitant sous le soleil. Il lui faudrait convaincre cet Ordre de l’accepter. A l’évidence, certains de ses talents devraient être passés sous silence. Pour le reste… peu lui importait qui il servait, du moment qu’on le laissait travailler sans contrainte.
Un souvenir traversa son esprit. Son arrivée à Theramore. Ce paladin, chargé de la défense de la cité, qui l’avait accueilli. Et sa question, directe. « Servez-vous la Lumière ou les Ténèbres ? »
« Ni l’une ni l’autre » avait-il répondu. La science n’avait pas de préjugés, ni de morale. Comme lui.
Quelques heures plus tard, un homme se présenta au Domaine des Quatre Tours.
Il s’inclina poliment devant la femme qui l’accueillait et la salua d’une voix calme, le ton ferme d’un homme habitué à obtenir ce qu’il désire.
« Bonjour dame, je souhaiterais une audience avec l’Intendant des Quatre Tours. Pouvez-vous m’indiquer la procédure à suivre ? »
Mordrahan attendit la réponse, son regard gris intense fixé sur Aniaë. La femme aux cheveux gris inspecta son visiteur avec attention, sans se départir de son expression bienveillante. Taille moyenne, démarche assurée, maintien très droit, vêtu d’une robe de riche velours noir à parements d’argent et d’une cape pourpre à capuchon de bonne facture mais volontairement discrète. Le sorcier repoussa son capuchon, dévoilant une chevelure blanche comme neige et un visage aux traits pourtant jeunes et à l’expression neutre, ne manifestant ni anxiété ni impatience.
Lorsqu’elle lui remit le formulaire, il eut un bref sourire de courtoisie mais ses yeux restaient aussi impénétrables que des miroirs.
« Je vous remercie, je vais examiner cela et le remplir immédiatement, si vous permettez. »
Il déposa sa cape sur un fauteuil, prit place à une table et commença à lire le document avec attention avant de saisir une plume pour rédiger quelques lignes d’une belle écriture régulière.
Nom : Professeur Mordrahan
Compétences : Je suis un scientifique, un érudit et un chercheur. J’étudie les forces de la vie et de la mort et la manière dont elles affectent les êtres. J’étudie la magie dans ce cadre et j’en suis un praticien honorable bien qu’ayant encore à apprendre dans ce domaine.
Mes recherches m’ont également conduit à travailler sur les relations humaines et les émotions.
Je suis par ailleurs un anatomiste accompli, ce qui possède diverses application pratiques. J’ignore si vous en aurez ou non l’usage, il vous appartiendra de me le dire.
Motivations : Je désire poursuivre mes travaux en compagnie d’autres érudits et votre Ordre a une certaine réputation dans ce domaine. Je viens donc vous offrir mes services.
Je ne cherche ni la fortune ni le pouvoir ni la gloire. Juste la connaissance.